Tout Blake et Mortimer
COUVREUR,DANIEL; SOUMOIS,FREDERIC
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Mercredi 27 août 2008
A la fin du Secret de l’Espadon, l’avion sous-marin inventé par Mortimer sauvera la civilisation à coups de fusées atomiques. Les Atlantes de L’Enigme de l’Atlantide vivent au centre de la Terre, grâce à l’énergie d’une centrale nucléaire. Le professeur Miloch détraque le climat en utilisant l’énergie atomique dans S.O.S. Météores… Jacobs écrit ses scénarios comme autant d’exorcismes contre la menace atomique. Son futur n’est pas engageant. Avec Le Piège diabolique, il tourne même à l’apocalypse planétaire.
Dans son univers de papier adulte et lucide, il ne peut y avoir de progrès matériel sans progrès moral. La vraie civilisation, c’est celle des Atlantes, où l’on prend le temps de réfléchir au monde. Il n’aura « de cesse d’alerter les hommes des dangers qu’ils créent et qu’ils devront combattre s’ils veulent vivre libres », écrira Claude Le Gallo dans le Monde de Edgar P. Jacobs. Son œuvre s’inscrit dans le fil sombre et humaniste de La Guerre des mondes de Wells qu’il a illustrée au lavis dans le journal Tintin en 1947. Blake et Mortimer emprunte aussi au Monde perdu de Conan Doyle, ou à La Formule du Professeur Matheson de Fletcher. Jacobs partage les théories de la terre creuse de Jules Verne et Edgar Rice Burroughs. Son imagerie s’est nourrie du cinéma expressionniste. Derrière La Marque jaune, il faut voir l’ombre de M le Maudit et du Cabinet du Docteur Caligari. Ces films flattaient la nature inquiète de Jacobs, sa méfiance à l’égard de l’humanité, tout en comblant son besoin d’émerveillement. Il y a chez les savants fous de Blake et Mortimer comme Septimus (La Marque
jaune) ou Miloch (S.O.S. Météores et Le Piège diabolique) une face cachée de sorcier des temps modernes. Ils fascinent par leur capacité à transfigurer le réel, souvent pour le pire.
« Le merveilleux, consciemment ou non, l’homme en a toujours besoin, car la vie quotidienne strictement utilitaire ne lui suffit pas, disait Jacobs. Et comme il est difficile de croire encore de nos jours aux contes de fées, la science omniprésente est venue à point nommé prendre la relève. » Pour le président de la Fondation Jacobs, Philippe Biermé, c’est là tout le sens de l’œuvre où vous pouvez replonger, en collectionnant les douze volumes hors commerce rassemblant les huit aventures de Blake et Mortimer signées par Edgar P. Jacobs.
« Il pouvait buter sur un détail »
L’époque était formidable, c’était l’âge d’or de la BD. Jacobs pouvait buter sur un détail et vouloir tout reprendre. Il était toujours très en retard à cause de sa méthode de travail. A la rédaction, ils préféraient enfermer ses planches sous clef une fois remises, car, sinon, il les reprenait pour les améliorer encore. Il avait raison, bien sûr, mais il faut arrêter un jour !
« Il voyait des traîtres partout »
Jacobs était un être toujours sur la défensive, il voyait des traîtres partout, comme dans ses histoires ! C’était un précurseur dans le dessin de bande dessinée mais il vivait isolé dans son univers. Il avait tellement peur d’être copié, qu’il ne voulait jamais dévoiler ses batteries. Ses personnages avaient plus d’importance que lui ! Il avait une sensibilité fantastique, proche de H.G. Wells.
« Il voulait que tout soit juste »
Son dessin n’était pas laborieux, mais il voulait absolument que tout soit juste. Je crois qu’il ne s’est jamais senti solide dans son métier de dessinateur. Il a débuté sur le tard. Il se sentait mieux sur une scène. Là, il rayonnait. C’est sans doute dommage pour lui que la guerre l’ait empêché de continuer à chanter. Mais c’est tant mieux pour l’histoire de la bande dessinée belge !
« Sur le fil de fer de la ligne claire »
Les scénarios de Jacobs étaient conçus pour l’hebdomadaire Tintin, avec un suspense à la fin de chaque double page pour convaincre le lecteur d’acheter le journal la semaine suivante ! Cela créait une tension dans le récit. Plus personne ne travaille comme ça aujourd’hui… Personne ne réussira jamais à refaire du Jacobs. Il dessinait sur le fil de fer de la ligne claire.
« Prêt à terroriser le monde »
Jacobs se définissait comme un « modeste collaborateur du journal Tintin », alors que c’était un géant de la bande dessinée, à l’égal d’Hergé ! Quand il m’a montré sa première planche du Secret de l’Espadon et que j’ai vu le visage machiavélique d’Olrik, prêt à terroriser le monde, j’ai été fasciné. Blake et Mortimer ont porté le succès du journal, au point de faire de l’ombre à Tintin.
Nés dans le journal « Tintin »
Jacobs fut chanteur d’opéra avant de dessiner sur le tard. Il importera dans les cases les couleurs et la fantasmagorie de l’art lyrique. Il débute sa carrière au magazine Bravo, rhabillant les héroïnes de Flash Gordon. En 1942, la censure nazie interdit cette série « achetée à l’ennemi » et Jacobs improvise la saga personnelle du Rayon U. Il fait la connaissance d’Hergé à la première du Mystère du diamant bleu, une adaptation de Tintin au Théâtre royal des Galeries. Hergé lui demandera de rejoindre l’équipe fondatrice du journal Tintin, où Blake et Mortimer entameront leur lutte implacable contre la tyrannie et le fanatisme en 1946.
