Une approche multidimensionnelle de la fracture numérique
n.c.
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Vendredi 29 août 2008
Carte blanche aux jeunes chercheurs
À l’heure où les TIC sont perçues comme un levier privilégié pour faire entrer la société dans l’ère de l’information, la fracture numérique est considérée comme l’un des maux majeurs de cette « nouvelle » société de la connaissance.
Si cette expression semble vague pour le grand public, qu’il se rassure, ce n’est pas sans raison ! Même les experts n’y voient pas toujours clair, tant la notion est bien plus complexe qu’elle n’y paraît. Le sentiment général est que la notion a du sens, mais peu de contenance. Une question légitime reste alors souvent en suspens dans les débats publics : quels aspects la fracture numérique recouvre-t-elle vraiment ?
En l’analysant de plus près, celle-ci recouvre des inégalités de dimensions et de natures très différentes. Au-delà des clivages liés au strict accès matériel aux TIC, qui se résorbent peu à peu, les clivages liés aux usages prennent une importance croissante. On l’oublie trop souvent : avoir « accès » aux TIC ne dit encore rien sur les usages réels de la technologie. Ceux-ci peuvent recouvrir des formes et des objectifs variés, s’effectuer dans des contextes divers, via différents services technologiques, et requérir des niveaux de maîtrise très variables. Dynamiques, ils sont aussi liés à un processus d’apprentissage comportant des phases de décrochage et de rattrapage dépassant le strict cadre des TIC et fluctuant dans le temps.
Pour comprendre ces clivages grandissants dans les usages des technologies, il faut s’intéresser aux facteurs qui conditionnent leur appropriation et la capacité d’en faire un usage motivé, autonome et efficace. La question des compétences et des connaissances dont disposent les individus pour s’emparer des technologies s’avère centrale à ce propos. En plus d’être techniques, celles-ci recouvrent de nombreuses aptitudes de lecture, d’écriture ou encore d’esprit critique face à l’information. À côté des compétences, d’autres éléments entrent également en ligne de compte : les besoins des citoyens, l’utilité perçue des TIC, l’opportunité d’utiliser la technologie pour occuper une position sociale plus valorisante ou encore la possibilité de compter sur un support social pour utiliser l’outil technologique sont autant de facteurs qui jouent sur l’appropriation et sur l’usage des TIC. L’inclusion numérique est donc un processus social complexe lié à des facteurs tant matériels qu’éducationnels, sociaux, économiques et culturels. La fracture numérique est multidimensionnelle. C’est pourquoi, il semble plus judicieux de parler « des » inégalités numériques plutôt que d’« une » seule fracture numérique.
Il est cependant important de faire une distinction, souvent négligée, entre « différences » et « inégalités » dans l’accès aux TIC et dans leur usage. Observer des écarts à ces égards n’induit pas de facto que ceux-ci revêtent un caractère inégalitaire. Ces écarts peuvent, en effet, refléter de simples différences, relevant, par exemple, d’un choix de vie de certains citoyens. Pour que l’exclusion devienne réelle, il faut que ces différences créent des phénomènes de ségrégation pouvant se faire sentir dans des domaines comme le travail, l’accès aux biens de consommation, la communication ou encore la participation citoyenne.
Terminons avec un constat interpellant. L’enquête de l’AWT nous apprend que la principale raison évoquée par les non-usagers d’internet est son manque d’intérêt et d’utilité, un motif qui ne cesse d’augmenter d’année en année.
Ce désintérêt est-il lié à un véritable choix du citoyen ou masque-t-il, au contraire, des difficultés socio-économiques plus profondes (pauvreté, inégalités face à l’éducation, etc.) qui font que ces personnes ne sont pas à même de s’intéresser aux TIC ou ont d’autres priorités à régler ? Inversement, le combat contre la fracture numérique a-t-il un sens si l’inutilisation de la technologie ne met pas les individus « hors jeu » d’un point de vue social ? L’inclusion sociale passe-t-elle nécessairement par l’inclusion numérique ? Mettre l’accent, de facto, sur l’absolue réduction de la fracture numérique sans prendre en compte son contexte social, ne dénoterait-il pas alors une certaine orientation idéologique du « tout numérique » ? On est en droit de se poser sérieusement ces questions.
Réduire la fracture numérique ne doit donc pas être envisagé comme une finalité en soi, mais comme un moyen au service d’une fin : la participation sociale du plus grand nombre aux différentes sphères de la société. La lutte contre les inégalités numériques n’a de véritable sens que si elle est vue de manière nuancée et globale ; et ambitionne de rétablir cette participation de manière plus équitable entre les citoyens. À côté des politiques visant à réduire la fracture numérique, il est primordial de continuer à développer d’autres politiques tant économiques qu’éducatives, sociales et culturelles.
