Les ados peu formés à devenir adultes
BERKENBAUM,PHILIPPE
Lundi 1er septembre 2008
Enseignement Le professionnel est particulièrement défavorisé
Une enquête auprès de 3.000 rhétoriciens montre une connaissance lacunaire de la société dans laquelle ils vivent. L’école ne remplit pas son rôle.
La situation économique ? Moins d’un jeune sur trois a une idée à peu près réaliste des écarts de revenus entre les Belges les plus riches et les plus pauvres. L’environnement ? Plus de la moitié des adolescents qui terminent leurs études secondaires ignorent ce qu’est une énergie renouvelable. La santé ? Un élève sur quatre ne sait pas que le sida peut se transmettre d’une mère enceinte à son enfant. L’histoire ? C’est : Darwin « connais pas », les grandes colonisations, « quèsaco ? », l’apparition des religions monothéistes, « mais de quoi on parle ? »… Plus effarant encore : un rhétoricien sur trois pense que la petite Belgique est l’un des pays qui ont compté le plus de victimes pendant la Guerre 40-45. Autant que l’URSS et plus que la Pologne ! Cet étonnant constat, c’est une enquête inédite qui le pose. Elle a été conduite pendant les trois premiers mois de l’année auprès de plus de trois mille jeunes Belges, francophones et flamands, inscrits en classes terminales du secondaire.
L’Aped – Appel pour une école démocratique (1) a entrepris cette étude avec une idée derrière la tête : tester la maîtrise, par les jeunes en passe de quitter l’enseignement obligatoire, « des savoirs porteurs d’une citoyenneté critique », explique Nico Hirtt, enseignant et cheville ouvrière de l’Aped. « Des études comme Pisa, souligne-t-il, permettent certes d’avoir une idée précise des compétences des élèves dans les domaines des mathématiques, de la lecture, des sciences. Mais quel est, chez les jeunes qui achèvent l’enseignement secondaire, l’état des connaissances qui devraient faire d’eux des citoyens critiques, capables de prendre une part active dans l’action politique et sociale ? On ne sait rien de leurs connaissances en histoire, en géographie, en sciences humaines ou en technologie. » On ne sait rien de leur culture générale.
Elaborée par un groupe de professeurs des différentes disciplines de l’enseignement secondaire, l’enquête procède par coups de sonde, en balayant un certain nombre de connaissances dont l’acquis peut paraître essentiel pour des jeunes qui entrent dans la vie adulte. Ce que l’Aped appelle des « savoirs citoyens ». Ils touchent aux questions environnementales, à la connaissance des réalités socio-économiques, mais aussi à nos racines historiques, au contexte technologique et à la capacité à mobiliser des savoirs scientifiques pour aborder différents problèmes (lire en page 4). Alors, que savent nos jeunes ?
Sont-ils prêts à affronter la crise de l’énergie ? Non. Un élève de rhéto sur cinq confond énergie renouvelable et produite par la nature, 15,7 % croient qu’une énergie renouvelable est une énergie qui ne pollue pas et à peine 45 % ont compris que la caractéristique principale d’une énergie renouvelable est d’être virtuellement inépuisable. Un jeune sur quatre ne sait pas que l’hydroélectricité en fait partie, trois sur quatre oublient les biocarburants. Même les énergies éolienne (85 %) et solaire (88 %) ne font pas l’unanimité. A l’inverse, près d’un élève sur 10 pense encore que l’uranium ou le charbon sont renouvelables, 16 % croient que c’est le cas du gaz. On ne s’étonnera donc pas que nos jeunes surestiment démesurément la part des énergies renouvelables dans la production électrique belge.
Sont-ils sensibles au développement durable ? On voudrait se rassurer avec le réchauffement climatique, préoccupation a priori plus présente chez les jeunes. Las ! Seuls 12 % des élèves en comprennent le mécanisme. Et la grande majorité (63 %) confond effet de serre et destruction de la couche d’ozone. La consommation d’énergie ? Plus de la moitié des élèves pensent qu’un Belge consomme moins de pétrole qu’un Chinois alors qu’il en consomme douze fois plus. Il se trouve même un élève sur dix pour penser qu’un Congolais consomme plus de pétrole qu’un Belge… Enfin, de quoi faire frémir ceux qui œuvrent en faveur du développement durable : interrogés sur l’empreinte écologique comparée des Belges, des Américains et des Chinois, les élèves surestiment d’un facteur 8 les écarts entre la Belgique et les USA et d’un facteur 2,5, mais dans le mauvais sens, entre la Belgique et la Chine. Pire : alors que l’empreinte écologique d’un Belge équivaut déjà à trois fois les ressources disponibles, ils pensent qu’on pourrait encore au moins la doubler !
Mesurent-ils les écarts de richesse ? Du tout. On l’a déjà vérifié pour ce qui concerne la consommation pétrolière. Voilà pour les inégalités Nord-Sud. Quant à appréhender les inégalités sociales qui existent chez nous, la grande majorité n’a aucune idée de l’ampleur du fossé qui sépare les plus riches des plus pauvres. Si, connaissant le revenu moyen d’un ménage belge, on leur demande d’estimer ce que gagnent ceux qui font partie des 10 % les plus riches ou les plus pauvres, ils sont entre 13 et 28 % à en avoir une idée réaliste.
Connaissent-ils leur passé ? Pas non plus. Un élève sur deux ignore que le judaïsme est antérieur au christianisme. Ils sont 40 % à croire le catholicisme postérieur à l’islam. Et moins d’un sur cinq à pouvoir classer les quatre grands monothéismes chronologiquement. Ils connaissent peu les grandes périodes de l’histoire de l’humanité. Un élève sur cinq dans l’enseignement général et un sur deux dans le professionnel ne sait pas que les Noirs d’Amérique sont les descendants d’esclaves. Rares sont ceux qui connaissent les grandes colonisations. Quant à celle du Congo, un élève sur quatre dans le général et un sur deux dans le professionnel sait qu’elle fut le fait de la Belgique…
L’enquête montre par ailleurs que si les jeunes francophones ne font pas moins bien (contrairement à Pisa) que leurs voisins flamands et que si le libre et l’officiel font ici jeu égal, les écarts de résultats sont flagrants entre enseignement général et enseignement de qualification, en particulier le professionnel. Et sont très étroitement liés à l’origine sociale. Encore une inégalité que l’école ne contribue pas à réduire.
