Peaux rouges, rouge sang

CROUSSE,NICOLAS

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Mercredi 3 septembre 2008

Cinéma Marco Bechis à la Mostra

« Birdwatchers » pointe avec force le suicide actuel d’une génération d’Indiens d’Amérique latine.

venise

de notre envoyé spécial

Présent avec quatre films en compétition, soit un de plus que les années précédentes, le cinéma italien est, à la Mostra, au centre de bien des discussions de spécialistes. Cannes vient de récompenser deux de ses films, Il divo (Paolo Sorretino) et Gomorra (Matte Garrone, en salles dès ce mercredi – lire notre Mad). De sorte que la question « à la mode » vénitienne est la suivante : le 7e art italien renaîtrait-il de ses cendres ? Ou n’est-ce que d’un feu de paille ?

Jusqu’à lundi soir, on aurait été tenté de répondre par la seconde hypothèse. C’est qu’Un giorno perfetto, de Ferzan Özpetek, tout comme Il papa di Giovanna, du vétéran Pupi Avati, n’auront convaincu que la presse italienne. Histoires de cris et de larmes, emballées dans un style ampoulé, académique, vieillot, ces mélos parlant de famille éclatée et de crime sur fond de fascisme sont indignes tout à la fois des chers aînés du cinéma italien et d’une sélection officielle comme celle de la Mostra.

Politique et symbolique

Heureusement, lundi soir, il y a eu un très bel éclair. Signé par l’Italo-Chilien Marco Bechis, Birdwatchers (titre original : La terra degli uomini rossi, soit « La terre des hommes rouges ») est un film qui accuse autant qu’il remue. On y suit le combat autant que le martyre de la tribu indienne des Guarani-Kaiowa.

Dès les premières images, le ton est donné. Une barque glisse sans bruit sur une rivière au cœur d’une forêt du Mato Grosso do Sul, à la frontière entre le Brésil et le Paraguay. Des touristes y observent aux jumelles un groupe d’Amérindiens quasi nus, le visage peinturluré de rouge et l’arc à la main. Une fois la barque passée, les Amérindiens se dévisagent en silence, enfilent jeans et tee-shirts et filent dans la forêt. On l’a compris : la saynète, artificielle, est rétribuée. La caméra s’insinue dans le campement du groupe. Et s’arrête sur le corps, pendu à un arbre, d’un suicidé.

Le suicide des Indiens comme métaphore du déclin de notre civilisation, coupée de lien avec ses origines. Tel est le thème central de Birdwatchers, soutenu par une étonnante musique baroque, composée au XVIIe siècle par un missionnaire jésuite venu christianiser les Guaranis. En vingt ans, la communauté des Guarani-Kaiowa a enregistré 517 suicides, rappelle Bechis en interview. La plupart étaient des jeunes gens. Il y eut même un enfant de 9 ans.

Le film a plusieurs niveaux de lecture. C’est une œuvre politique, qui pointe ouvertement la non-reconnaissance par les autorités brésiliennes des droits des Indiens, ainsi que leur exploitation – « jamais interrompue depuis le XVIIe siècle », insiste Bechis – par les colons historiques. Déforestation, mines, projets hydroélectriques, racisme, criminalité : autant de réalités violentes pour ces descendants d’indigènes privés de terre, qui n’ont jamais cessé de défendre leur culture originelle.

C’est aussi un film symbolique. A l’instar du Nouveau monde de Malick, dont il pourrait être le prolongement, Birdwatchers propose une réflexion sur la difficile cohabitation des « natives » et des colons. Malgré quelques timides approches, qui laissent entrevoir la possibilité d’un métissage culturel, le bras de fer ne faiblit jamais. Avec à l’arrivée, une issue qui affaiblit toujours plus la culture ancestrale, chamaniste, panthéiste, des Indiens.

A l’image d’Herzog (Aguirre ou la colère de Dieu) et de Joffé ( Mission), Bechis a fait appel à de vrais Indiens pour les premiers rôles. Les expériences de ses aînés avaient été catastrophiques sur le plan humain. Bechis assure que le tournage, dense et passionnant, s’est déroulé dans un climat normal jusqu’au bout.

Ce très beau film, qui sera distribué en Belgique par ABC, ne devrait pas être oublié au palmarès final. On connaîtra la réponse samedi soir.

« Vegas : based on a true story », la ruée vers l’horreur

Si les Indiens du film de Bechis se portent mal (lire ci-dessus), les cow-boys de l’Amérique moderne ne vont pas beaucoup mieux. La preuve, sidérante, nous vient d’un petit film d’indépendant qu’on aurait mieux vu au festival de Sundance qu’à la Mostra, traditionnellement habituée à recevoir des poids lourds du cinéma américain. Avec Vegas : based on a true story, le cinéaste d’origine iranienne Amir Naderi raconte une de ces histoires de dingues comme il n’en existe qu’au pays de l’oncle Sam.

A deux pas du grand bling-bling de Las Vegas, Eddie et Tracyn, un couple avec enfant de 12 ans, tentent de joindre les deux bouts, en vivant dans une sorte de bungalow modeste avec jardin, en bord de route.

Un jour, un homme étrange se présente à eux et montre un vif intérêt financier pour leur maisonnette, où il prétend avoir vécu jadis. Joueur invétéré, Eddie se persuade que son bungalow cache un trésor. Il achète un détecteur de métaux. Et dès que celui-ci fait du bruit, il creuse à la pelle. Peu à peu, les trous se multiplient dans le jardin. Il prend une tronçonneuse. Puis une pelleteuse. Les trous grandissent. Le jardin se réduit à une peau de chagrin. Mais il continue. Il a la rage. Littéralement la rage, comme si un fauve l’avait mordu au sang.

Sa femme, exaspérée, le quitte. Sa maison n’est plus qu’un chantier, sans eau et débordant de cadavres de bières. Son fils le méprise. La chasse au trésor échoue. Et il finit, tel un Charlot kafkaïen de temps autrement modernes, en partant seul sur la route.

Le film – qui aurait sans doute gagné à être ramassé en un moyen-métrage – est une fable imparable sur l’envers du décor américain. Un témoignage accablant sur la quart-mondialisation des classes à petit revenu. C’est aussi une parabole sur la bêtise humaine, qui touche à une forme de génie tragique lorsqu’elle devient obsessionnelle. Et on ne peut s’empêcher de penser que ce que creuse Eddie, c’est sa propre tombe.

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