Les deux voix de Karine Tuil

CAUWE,LUCIE

Vendredi 5 septembre 2008

Roman magistral que « La domination », où, pour répondre à un éditeur et écrire le portrait de son père, une narratrice se glisse dans la peau d’un fils imaginaire.

C’est un roman virtuose qu’orchestre Karine Tuil dans La domination. Un livre qui, comme ses précédents, tourne autour de la quête identitaire mais traite aussi du rapport de force qui peut s’installer entre les humains. Deux voix s’y élèvent en parallèle, contant plusieurs histoires, parfois identiques, parfois différentes. Ces textes s’imbriquent savamment l’un dans l’autre et constituent un livre fort, mais sensible, dont les phrases fluides et précises coulent harmonieusement. « Douce France était un roman où les personnages des illégaux étaient vrais, analyse Karine Tuil. Avec La domination, je suis revenue à la fiction pure, très structurée. » Et on se réjouit de disposer d’une vraie pièce de littérature, puissamment romanesque.

Le sujet du livre est assez simple finalement : une jeune femme écrivain est invitée par un grand éditeur en fin de carrière (68 ans), « grand mandarin des lettres françaises », à écrire un livre sur son père décédé, Jacques Lance/Lansky, homme caméléon et juif honteux. En même temps que se bâtit une relation de moins en moins professionnelle entre elle et lui se met en place le roman qu’Adam, fils imaginaire dans la peau de qui se glisse la romancière, compose à propos de son père. La bonne idée de l’auteur a été de faire se succéder les différents chapitres des deux textes. Cela peut paraître un peu compliqué de l’extérieur mais, à la lecture, on se retrouve très bien dans ce mille-feuille savamment monté, où chacune des tranches a sa propre saveur tout en participant à la composition globale. « Cela a été un grand travail de relecture pour assurer la cohérence des récits et maintenir le mystère de l’intrigue », se souvient Tuil.

D’évidence, la narratrice s’adresse davantage à l’éditeur, qui est aussi une figure paternelle pour elle, et le narrateur au père. « Un Casanova hospitalier qui avait fait de l’errance sexuelle un substitut à l’exil juif », en écrit-il. On suit avec grand intérêt leurs recherches, la première se demandant si son père et l’éditeur se sont jamais rencontrés, ce que nie ce dernier, le second cernant de plus en plus près l’homme à double vie. « Les deux voix sont intéressantes, estime l’auteur, car un homme et une femme ne portent pas le même regard sur la sexualité débridée d’un père. »

Complètement flou au début du livre, Jacques Lansky révèle petit à petit sa personnalité, passant de l’état de juif pro-palestinien, honteux de ses origines à celui d’un juif qui renoue avec son passé grâce à une Russe flamboyante. « C’était important pour moi que cet homme ait deux vies, deux identités, deux pays, deux langues », explique l’écrivain. Plein de surprises, La domination est un roman qui touche au masculin et au féminin, au vrai et au faux, à la séduction et à la possession et fait entrer son lecteur en littérature.

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