Elie Wiesel : « Le fanatisme menace le monde »
BOURTON,WILLIAM
Samedi 6 septembre 2008
Le Prix Nobel de la paix ne désespère ni de l’Amérique ni de l’homme. Nos malheurs ne sont pas une question de sagesse mais de pouvoir et d’éducation.
Visage hâlé, mèche rebelle grise, mise sombre, l’homme se montre d’emblée doux et affable. Les notices biographiques annoncent quatre-vingts printemps ; il en paraît dix de moins. « Je ne parle pas très fort », s’excuse-t-il. Sa première intervention rassurera vite le public qui a fait cercle autour de lui : la force d’un propos est rarement une question de décibels.
Juif d’extraction, francophone de culture mais américain de passeport depuis quarante-cinq ans, nous commençons par questionner Elie Wiesel sur la campagne électorale qui passionne les foules des deux côtés de l’Atlantique.
« Quel qu’en soit le résultat, attaque-t-il, cette élection américaine restera comme un événement salutaire. Car nous sommes désormais certains d’avoir à la tête de la première puissance mondiale, soit un Noir, soit une femme à un battement de cœur de la présidence. Ce sont là deux miracles qui s’affrontent. »
L’intellectuel – à l’époque apatride – se souvient d’une tournée de conférences qu’il effectua à travers les États-Unis, en 1956. « Je n’ai jamais eu honte d’être Juif mais à cette occasion, dans les États du sud, j’ai eu honte d’être Blanc, avoue-t-il. J’ai vu là-bas le racisme dans ce qu’il a de plus terrible : le racisme non pas des comportements individuels, mais le racisme inscrit dans la loi. Quand on a vécu cela, on mesure mieux la formidable rupture que représente cette élection-ci. »
Notre hôte ne nous dira pas pour qui il votera en novembre, lâchant simplement qu’il a des amis dans les deux camps et que l’issue du scrutin se jouera lors des trois débats télévisés prévus entre les deux candidats et leur colistier.
Quel qu’il soit, le nouveau président américain devra gérer l’héritage de son prédécesseur. S’il se montre sévère pour les « années Bush » – taxées de « bidon » –, Elie Wiesel, Américain par adhésion, entend redorer l’image de son pays. « Il y a des choses très belles et très généreuses qui se passent en Amérique, soutient-il. Ne prenons que la “philanthropie privée”… Chaque année, ce sont des millions et des millions de dollars qui sont versés aux universités ou aux centres de santé. Ce pays reste un grand centre d’humanisme, et cela malgré les catastrophes de ces dernières années – et, au premier chef, l’Iraq – et les horreurs du passé – vis-à-vis des Indiens et des Noirs, par exemple. L’Amérique mérite toute notre affection. »
Le poids des USA dans le monde demeurant ce qu’il est, quel devrait être le chantier central du nouveau président ? « Le monde comporte plus d’un centre, esquive le Prix Nobel de la paix. Ce qui menace le plus le monde aujourd’hui, c’est le fanatisme. Le fanatisme religieux et son culte de la mort nous ramènent au Moyen Âge. Et je ne veux pas stigmatiser l’Islam en disant cela : ce n’est pas mon genre. Plus personne n’est à l’écart, plus personne n’est à l’abri. Depuis la Première Guerre mondiale, les fronts n’ont cessé de s’élargir, jusqu’à gagner le monde entier. Pour reprendre votre question, le nouveau président américain devrait aider les autres à gérer ce danger-là. »
Même si les rapports de force ont été totalement bouleversés depuis la fin du siècle dernier, ces dernières semaines, les relations entre Washington et Moscou sont à nouveau tendues. Personnellement, Wiesel ne porte pas Poutine dans son cœur. « Je me méfie de lui, confirme-t-il. C’est un ancien colonel du KGB ; je n’ai pas confiance… on voit ça dans ses yeux. Le monde tremblait devant la Russie. Poutine veut que cela recommence ; il veut en revenir au tsarisme sans monarque. »
