La vérité n’est rien

WYNANTS,JEAN-MARIE

Page 38

Jeudi 11 septembre 2008

Théâtre « Affaire d’âme »

critique

En fait, j’habite sans cesse dans mon rêve et j’entreprends parfois des visites dans la réalité. » Cette phrase d’Ingmar Bergman qui apparaît à la fin d’Affaire d’âme résume parfaitement le voyage intérieur que nous propose ce spectacle de Myriam Saduis.

Sur scène, deux comédiennes, Anne-Sophie de Bueger et Florence Hebbelynck. Toutes deux vont porter la parole de Victoria qui nous entraîne dans ses étranges délires. Elle vogue sans cesse entre le rêve et la réalité sans qu’il soit possible de jamais démêler le vrai du faux.

Elle évoque régulièrement son mari, Alfred, qui ne s’intéresse plus à elle et se tourne vers d’autres femmes. Elle participe à une réception où elle s’enivre de champagne. Elle rencontre Richard Strauss, auquel elle voue une admiration sans borne. Elle remonte au temps de son enfance, cherche son père, sa mère. Elle devient actrice pour une représentation, devant une altesse royale, au cours de laquelle elle va voir Alfred filer avec une autre femme. Elle croise des gens célèbres, avant de finir dans une maison de repos en Suisse…

Qui est vraiment Victoria ? Que lui est-il arrivé ? Est-ce une mythomane, inventant toutes ces choses ? Une femme perdue qui nous livre le récit de sa vie ? Une malade mentale enfermée dans un hôpital suisse, comme le laisse à penser la dernière partie du spectacle ? Une actrice jouant sa propre existence ? Peu importe, finalement. Comme Victoria l’énonce soudain : « La vérité n’est rien. La vérité est vanité. »

Dans un décor constitué de rideaux blancs que l’on déplace sans cesse afin de créer une multitude d’espaces non identifiables, les deux comédiennes se répondent, se dédoublent, s’inventent des mondes, des vies, des aventures. « Je vis dans un vide que je peuple de rêves et de fantaisies », explique Victoria.

On jurerait du Woody Allen

En montant le texte d’Ingmar Bergman, Myriam Saduis ne cherche nullement à imiter l’univers cinématographique de celui-ci. Elle en fait par contre ressortir toute la complexité, l’ambiguïté, la souffrance, mais aussi, et c’est une grande réussite du spectacle, l’humour. A cet égard, les deux comédiennes n’hésitent pas à aller de plus en plus loin dans la drôlerie, avant que le texte ne nous ramène par d’incessantes pirouettes dans la mélancolie ou l’amertume.

On sait à quel point Woody Allen admire l’œuvre de l’écrivain et metteur en scène suédois. Certains se sont toujours étonnés de cette admiration. On la comprend parfaitement ici. Loin de nous enfoncer dans la déprime, Affaire d’âme émeut, fait rêver, mais fait également rire, très souvent. Face à son mari mort, Victoria lâche : « Je parle à mon mari. Pour la première fois depuis vingt ans de mariage, il est obligé de m’écouter. » C’est du Bergman, mais on jurerait que c’est écrit par Woody Allen.

Affaire d’âme, au Théâtre Océan Nord, 63-65 rue Vandeweyer, 1030 Bruxelles, jusqu’au 20 septembre. 02-216.75.55, www.oceannord.org

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