Di Rupo : « le pays a besoin d’un PS fort »
COPPI,DAVID; LAMQUIN,VERONIQUE
Samedi 13 septembre 2008
Le président du Parti socialiste Elio Di Rupo a pris la plume : un opus de 60 pages
pour définir sa gauche « moderne ». Entretien.
Entretien
Il a mis la dernière main à son ouvrage, Etre socialiste aujourd’hui, toute la soirée de jeudi. Vendredi matin encore. Quand nous le retrouvons dans sa demeure montoise, Elio Di Rupo est penché sur son ordinateur, pour les ultimes corrections.
Pourquoi avoir pris la plume ?
Pour dire : « Etre socialiste aujourd’hui, pour moi, c’est cela. » C’est un document de petite taille, pas un programme. J’ai voulu recadrer, donner les lignes de force de ce que nous sommes. Il y avait beaucoup de demandes. Après ce qu’on a connu, en 2006 et 2007, et ce terrible imbroglio institutionnel, beaucoup de citoyens, de gauche comme de droite, demandent qu’on refixe clairement les contours des options politiques de chacun.
Imbroglio institutionnel, mais aussi celui des « affaires »…
Oui. Et l’imbroglio institutionnel n’a fait qu’accroître la vision brouillée de la société. D’où un grand désir de clarification des positions politiques. J’en viens aux socialistes… Pour nous, le pays a besoin d’un PS fort. Ce besoin se fait sentir aujourd’hui. Pensez au défi de la solidarité, le défi majeur. Depuis la Seconde Guerre mondiale, il n’y a jamais eu un risque de régression sociale aussi important. On sent partout qu’on a envie de craqueler, de détériorer la sécurité sociale. Les arguments d’une partie du monde économique et financier, c’est de dire : ça ne peut pas continuer comme ça, la Sécu n’est pas tenable pour l’économie… Je pense juste le contraire. Je pense qu’une économie se développe d’autant mieux que la sécurité sociale est forte et que la solidarité joue. Et la solidarité a deux dimensions complémentaires, selon moi : la solidarité légale, organisée, la Sécu essentiellement ; et la solidarité plus spontanée, locale, interpersonnelle, dans les quartiers, avec les associations. Pour le parti socialiste, ces deux éléments sont d’une extrême importance.
La solidarité, c’est votre valeur prioritaire ?
Notre caractéristique, c’est de mettre liberté, égalité et solidarité sur le même pied. Par liberté, j’entends la liberté effective. Il ne suffit pas de dire qu’on est libre, il faut encore que ce soit possible.
Vous osez l’économie de marché ?
Nous sommes favorables à l’économie de marché régulée. Mais nous combattons le capitalisme débridé. Le capitalisme financier est en train de détruire toute la mécanique sociale, et environnementale, ainsi que les aspects positifs de l’économie de marché elle-même !
L’écologie, c’est votre nouveau combat ?
Nous ne voulons pas que les problèmes environnementaux soient à l’origine de nouvelles inégalités. Or, le risque est gigantesque. Beaucoup de gens avec des revenus modestes ou moyens sont aujourd’hui les futures victimes, très vite, peut-être déjà cet hiver. Les socialistes ont aujourd’hui intégré les problèmes environnementaux, mais avec la dimension sociale.
Rebaliser l’engagement socialiste, cela suffit-il, alors que la gauche est plutôt en panne d’idées neuves…
Idées neuves ? Notre concept d’« écologie sociale », c’est nouveau en politique. Le fait que nous voulions une sécurité sociale pour les indépendants, à l’aune de celle qui existe pour les travailleurs salariés… Que nous affrontions pleinement la question de la fiscalité, car il y a aujourd’hui trop d’institutions, de personnes qui échappent à la fiscalité « juste ».
Service public : est-ce que la gauche n’acte pas, ou pas assez, qu’on n’est plus dans les services publics d’il y a vingt ans ?
Le service public, comme l’Etat, ne doit pas tout faire. Ce n’est pas sa vocation. Mais il faut un service public qui assume une série de services aux citoyens et, dans le cadre de ces services, il faut de la qualité, de l’efficacité, de l’impartialité. Cela étant, au rayon des « nouveautés », les socialistes d’aujourd’hui considèrent qu’on peut très bien fixer des objectifs d’intérêt général et permettre à des associations d’atteindre ces objectifs, ou créer des partenariats public-privé.
Sécurité sociale : nos modèles sociaux arrivent à épuisement, ne sont-ils pas dépassés ?
« Dépassés » pour les nantis ! Le président du Parti socialiste est toujours fâché de voir des gens qui gagnent jusqu’au-delà du million d’euros se réunir dans les salons et déclarer que, bien entendu, les autres doivent se serrer la ceinture ! Et que la Sécu ça coûte cher ! Ou que les chômeurs sont des fainéants assistés ! Tout ça, c’est de l’idéologie de droite. Nous, nous disons : oui, il faut soutenir l’initiative, qu’elle soit privée ou collective ; soutenir les talents, l’imagination ; récompenser l’effort… Oui, il faut une société dynamique, être derrière ceux qui travaillent, et qui doivent avoir plus. Est-ce à dire qu’il faut laisser tomber les autres, et en arriver à un système à l’américaine ? Non ! Voilà pourquoi il faut préserver la Sécu.
Nous pensons que c’est seulement dans une relative sérénité que les gens peuvent créer, avancer. Je ne connais pas un seul système où l’insécurité, le fait de ne pas savoir comment on boucle la fin du mois, est un facteur de créativité, d’amélioration de la société, de dynamisme.
On entend souvent dire : nous vivons dans une société d’assistés.
On ne va quand même pas me demander de plonger une partie de nos concitoyens dans la misère parce que, dans des salons, entre un morceau de foie gras et un verre de champagne, on considère qu’il y a trop d’assistés ! C’est juste le contraire. Il faut une société qui allie les deux : développement économique, création de richesses, et juste répartition par un système de solidarité.
Notamment une Sécu pour les indépendants, disiez-vous…
Les indépendants ont toujours cru que la famille libérale était leur salut. Or, il y a deux types d’indépendants : ceux qui gagnent bien leur vie et ont assez d’argent pour capitaliser pour leur pension. Et puis, la grande masse des petits indépendants. Ceux-là, quand ils arrivent à leur pension, ils constatent souvent que c’est la catastrophe. Ils n’ont pas pu capitaliser parce qu’ils ont toujours eu du mal à boucler leur fin de mois. Ou alors ils ont fait faillite, ils ont eu un échec et ils se retrouvent sans rien. Il faut un mécanisme de sécurité sociale sérieux qui permette à ces gens d’entreprendre et, s’ils connaissent un échec, de bénéficier d’un filet de sécurité.
Mais est-ce réalisable, supportable financièrement ?
Cela figurera dans notre programme. Oui, c’est faisable. Vous savez, alors que la création de richesse n’a jamais été aussi intense que ces dernières années, en même temps, jamais le risque de régression sociale n’a été aussi fort, aussi vraisemblable.
Attention, ne nous méprenez pas : la récompense de l’effort, le talent, le mérite, l’excellence… Je fais mienne toutes ces notions. Je suis pour un socialisme hyperdynamique. Les deux vont de pair : protection et dynamisme. Je ne suis pas du tout dans le truc socialiste où seule compte la protection. Il faut tirer les gens vers le haut. Mais pas question de les laisser à l’abandon.
Autre concept sur lequel on attend la gauche : celui de flexibilité, de la « flexisécurité », selon l’expression… On ne vous entend pas beaucoup.
Evitons tous les mots à la mode, et sachons bien que, dans les pays nordiques, où l’on parle beaucoup de cela, l’impôt moyen est de l’ordre de 60 %… Je ne suis pas sûr que quand certaines associations patronales, chez nous, évoquent ces mêmes concepts, elles intègrent bien ce paramètre.
Bon, ce qui est vrai, c’est qu’aujourd’hui, la flexibilité est inéluctable, avec les variations de carrières professionnelles, ce qui nécessitera de passer par des statuts différents. Eh bien, il faudra donc « accompagner » ce mouvement en réglant le problème que cela pose en terme de revenus. Voilà l’essentiel : que la personne qui change de travail, de carrière, de statut professionnel, ait, de bout en bout, un revenu stabilisé.
Peut-on imaginer que les gens ne soient que des objets utilitaires pour la société de consommation ? de simples producteurs de biens ? Non.
Savez-vous qu’à 20 kilomètres de chez moi, en France, des jeunes, que je connais, travaillent à la journée ? Ils reçoivent des SMS la veille pour les appeler au boulot un jour ou deux. Une honte. Donc : flexibilité oui, mais de l’imagination dans les mécanismes de revenus, qui doivent être assurés. Et ceci encore : si nous connaissons un moment de crise économique, ce n’est pas dû aux socialistes, ni aux chômeurs, ni aux syndicats !, mais au capitalisme financier. Si nous, politiques, nous faisions le centième de ce qui se passe dans ces milieux, dans le monde de la finance débridée, nous aurions la tête coupée !
Ce qui revient à dire que les politiques ne peuvent plus que gérer la crise, colmater des brèches…
Non ! Pour moi, les politiques doivent : premièrement, représenter la population ; deuxièmement, améliorer le sort de leurs concitoyens ; troisièmement, viser à l’équilibre social. Une des toutes grandes faiblesses étant que nous n’avons toujours pas – et l’Union européenne est extrêmement décevante à cet égard – de vrais pouvoirs publics agissant à l’échelle des problèmes d’aujourd’hui, continentaux, planétaires, où l’on pourrait retrouver des marges de manœuvre et d’action.
Le politique n’a donc pas irrémédiablement perdu la main ?
Non seulement, il n’a pas perdu la main, mais, dans la population, il y a une grande demande, un désir de politique. Les gens se tournent vers les politiques… en bien comme en mal. Sur qui tapent-ils quand ils sont fâchés ? Sur ceux qui sont censés s’occuper de l’intérêt général. D’où l’importance de la probité, de l’exemplarité de leurs comportements…
Là, le PS a été entaché : on pense aux « affaires ». Elles vous ont plombé aux élections de 2007…
C’est vrai.
Mais reconnaissez, de votre côté, que cela a regardé quelques individus. Trop nombreux, je suis d’accord. Mais reconnaissez que le Parti socialiste, c’est autre chose que ça !
Au passage, laissez-moi dire qu’on n’en serait pas dans la crise presque existentielle que connaît le pays, la Belgique, si nous avions pu garder une position plus renforcée aux élections de juin 2007.
On aurait évité le long tunnel de la crise communautaire ?
Je maintiens que les choses se seraient passées autrement.
Didier Reynders dit qu’à la table des réunions européennes, en tant que ministre des Finances, il rencontre des socialistes modernes, mais que chez nous, il les cherche…
Si vous le permettez, je m’occuperai de M. Reynders durant la campagne, il peut dire ce qu’il veut, et je n’ai vraiment pas l’intention de contrôler ses fréquentations, bonnes ou mauvaises.
Reste que le discours dominant du président du parti libéral-réformateur, un grand parti quand même, est celui-ci : le PS est conservateur.
Certains auteurs ont dit que ce président parlait à l’oreille des riches… Et puis, quand on tape sur la Wallonie comme il le fait, n’est-ce pas pour plaire à une certaine catégorie de gens ? Et quand on sait qu’il y a plus de gens aisés au Nord… Stop. Ces déclarations politiciennes ne m’intéressent pas. On verra en campagne. Le pays vit une situation particulière, une crise de confiance profonde, presque existentielle, il faut rester sérieux, garder son sang-froid.