La décantation

n.c.

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Mardi 23 septembre 2008

Variations

Vincent de Coorebyter Directeur général du Crisp

Depuis le retrait de la N-VA de la majorité fédérale puis du gouvernement flamand, on y voit un peu plus clair et, pour beaucoup, on ne cache pas son soulagement. Pourtant la décantation de la situation risque d’être longue et de réserver des surprises, tant l’événement est complexe.

La N-VA fait enfin ce qu’elle avait annoncé : quitter le gouvernement fédéral parce que les résultats de la négociation institutionnelle sont insuffisants. Mais elle le fait à contretemps, et doublement. Non pas le 15 juillet, date à laquelle la négociation devait aboutir, mais le 21 septembre. Et non pas en constatant que les résultats sont trop maigres, mais au moment même où la véritable discussion devrait démarrer. De sorte que si, demain, des résultats sont engrangés, ses adversaires auront beau jeu de dire que c’était elle qui bloquait tout.

Même un échec des négociations ne suffirait pas à apaiser la N-VA, car dans cette hypothèse elle aura eu raison trop tard. Face au rapport des médiateurs royaux, et à l’interprétation qu’a donnée Didier Reynders de la décision de traiter de BHV dans une enceinte séparée, la N-VA a eu le sentiment que les francophones ne voulaient toujours pas démarrer la négociation sur des bases qui lui conviennent – ce qui est d’ailleurs exact. Mais elle apparaît, dès lors, gros Jean comme devant : non seulement elle n’a attrapé aucun « gros poisson », mais elle en est réduite à se plaindre d’avoir été bernée pendant 15 mois.

La situation n’est pas plus heureuse pour le CD&V. Il n’a toujours rien obtenu sur le plan institutionnel, la circonscription de BHV n’est pas scindée, il a perdu son allié au gouvernement flamand et au parlement fédéral, son Premier ministre n’a plus de majorité dans le groupe linguistique néerlandais de la Chambre, les deux partis issus de la tradition sociale-chrétienne ne totalisent plus que 34 députés contre 41 pour les formations libérales… Et depuis le 10 juin 2007, Yves Leterme a dû démissionner deux fois comme formateur, assister au retour de Guy Verhofstadt comme Premier ministre d’un gouvernement intérimaire, présenter sa démission au roi le 14 juillet dernier, et accepter que le dialogue institutionnel se déroule en dehors du gouvernement qu’il dirige. Rude bilan pour le CD&V et pour son chef de file, quinze mois après le score historique d’Yves Leterme au Sénat.

La même question doit aujourd’hui tarauder le CD&V et la N-VA : à quoi aura servi le cartel ? Par-delà le fait d’avoir battu les autres partis flamands aux dernières élections régionales puis fédérales, et d’être incontournable dans les gouvernements correspondants si l’on ne veut pas y associer le Vlaams Belang, le bilan semble maigre pour le CD&V, voire carrément négatif, en termes d’image en particulier.

À force d’avoir voulu, si souvent, sauver le cartel à tout prix, le CD&V a fini par donner l’image d’un parti faible, dépendant, incapable de s’imposer par ses propres moyens et de définir une stratégie claire, alors que le cartel devait au contraire servir à accroître son leadership.

Mais il ne faudrait pas en conclure que le CD&V est soulagé de ne plus devoir tenir compte d’un allié encombrant. Si le cartel ne renaît pas avant les élections de 2009, le CD&V se retrouve plus libre qu’auparavant, et Kris Peeters a plus de chances de sauver le dialogue institutionnel. Mais, précisément parce qu’il est plus libre, le CD&V est plus exposé. Sans parler de l’opposition de gauche au niveau fédéral, il y aura désormais un troisième parti situé à la droite du CD&V, et ouvertement séparatiste, pour dénoncer ses éventuels échecs ou son manque d’audace face aux francophones.

Le problème pour le CD&V n’est pas de voir naître une alliance, moins aisée à concevoir qu’on ne le dit, entre la N-VA et la Lijst Dedecker, voire une « Forza Flandria » associant également le VB comme ce dernier en rêve ; le risque est plutôt de voir ces trois partis cumuler leurs critiques contre le CD&V. Il est possible qu’en un premier temps, la rupture du cartel redonne du poids, au CD&V, à ceux qui dénonçaient cette alliance peu propice à dégager des compromis avec les francophones, et que le CD&V se montre dès lors plus ouvert lors des négociations à venir. Mais la rupture du cartel pourrait aussi logiquement pousser le parti, et pas seulement sous l’influence de ses membres les plus radicaux, à vouloir prouver qu’il peut obtenir plus de résultats sans la N-VA qu’avec elle. La métaphore est sans doute facile, mais elle s’impose : un lion n’est pas moins combatif quand il est blessé.

Il faut d’autant moins spéculer sur une baisse durable de la tension communautaire que le CD&V n’a pas seulement une revanche à prendre : il a aussi des percées à confirmer. Autant le bilan du cartel paraît négatif en termes d’image et de tactique, restant sans résultat concret à ce jour, autant la période qui s’est ouverte le 10 juin 2007 a vu évoluer les bases de la discussion institutionnelle telles que les Flamands les interprètent.

En août 2007, les négociateurs francophones de l’Orange bleue ont écouté Yves Leterme présenter, oralement, la longue liste des demandes institutionnelles des négociateurs flamands, liste qui dépassait les 90 points et qui a choqué les francophones. Elle paraît pourtant bien timide au regard des exigences mises en avant depuis lors par les partis flamands, et qui n’ont cessé de se radicaliser. Dans l’intervalle toujours, un premier vote a eu lieu sur la scission de BHV, et les francophones ont bien du mal à obtenir des garanties quant au fait que ce dossier sera négocié dans le cadre d’un compromis global. On ne peut pas écarter l’hypothèse d’un second vote unilatéral à la Chambre en faveur de la scission, tandis que l’élargissement de Bruxelles, principale compensation à obtenir pour les francophones, reste tabou pour les Flamands. Certains francophones s’étaient réjouis de l’échec des négociations de mai 2005 sur BHV, puisque la circonscription n’était pas scindée ; mais le compromis dont on discutait à l’époque, et qui contenait des éléments très positifs pour Bruxelles, constituerait aujourd’hui une base de négociation inespérée du point de vue francophone. De même, les ambitions flamandes sont dopées par la perspective d’une « grande réforme » de l’État qui, aux yeux du CD&V, doit récompenser une trop longue attente.

Rien n’est scellé pour autant, car ces derniers jours n’ont pas seulement vu la rupture du cartel avec la N-VA. Depuis la réunion de crise du gouvernement flamand le 10 septembre, lorsque l’Open VLD et le SP.A ont tancé Kris Peeters pour des propos jugés provocateurs à l’égard des francophones, on sent ces deux partis désireux de réussir une véritable négociation institutionnelle, qui suppose un certain sens du compromis.

L’événement le plus important des derniers jours est qu’ils aient exigé que la N-VA démissionne du gouvernement flamand, alors qu’ils auraient pu faire bloc avec elle face à la déclaration de Didier Reynders qui a mis le feu aux poudres.

S’ils ont certes profité de l’occasion pour faire éclater le cartel CD&V/N-VA, l’Open VLD a aussi dénoncé les visées séparatistes de la N-VA sans craindre de passer pour un parti belgicain. C’est assez rare pour être souligné, de même qu’il faut noter l’attitude de la presse flamande, de plus en plus sévère pour le CD&V. À quelques mois d’élections capitales, une décantation va peut-être publiquement s’amorcer entre les partis flamands, qui ne composent pas un front aussi uni qu’il y paraît.

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