Les « trois présidents » contre la crise

LEMA,LUIS

Vendredi 26 septembre 2008

Le sommet des « trois présidents » doit rassurer l’Amérique. Derrière une réunion inédite, des enjeux colossaux.

New York

DE NOTRE ENVOYÉ PERMANENT

L’enjeu est empli de drame. De rebondissements. Et de beaucoup de calculs politiques. Le plan de 700 milliards de dollars discuté (âprement) par le Congrès des Etats-Unis n’est pas seulement celui qui devrait sauver le système financier américain et épargner au pays une probable récession. Il est aussi devenu la clé de la Maison-Blanche. C’est presque un climat de guerre qui flottait ce jeudi sur Washington.

La preuve ? Ce sommet totalement inédit qui s’est tenu jeudi après-midi (heure de Washington) entre George Bush et les deux prétendants à sa succession, Barack Obama et John McCain. Destinée à montrer que l’heure est à l’union nationale, la rencontre a été voulue par la Maison-Blanche. C’est presque un aveu : pratiquement absent depuis le début de la crise financière, le président sortant a donné le sentiment de ne pas être à la hauteur, laissant son secrétaire au Trésor Henry Paulson occuper seul le devant de la scène. Mais cette rencontre était aussi une nécessité : non seulement pour calmer des marchés financiers toujours aussi nerveux, mais aussi les Américains qui vont, dans quelques semaines, élire un nouveau président au milieu de la pire crise financière qu’ait connue le pays depuis les années 30.

Mercredi soir, en décidant d’apparaître finalement en direct sur les télévisions nationales, le président avait surtout contribué à dévoiler ses propres peurs. « Notre économie entière est en danger », disait-il notamment, en mettant en avant le risque pour les Etats-Unis de perdre « des millions d’emplois ». « Nous ne sommes pas dans des circonstances normales », jugeait-il encore pour justifier le fait que, au pays du capitalisme, le gouvernement soit amené à mettre sur la table 700 milliards de dollars afin de sauver des entreprises privées.

Auparavant, semblant d’ailleurs jouer main dans la main avec la Maison-Blanche, le candidat républicain John McCain avait lui aussi fait monter la pression en annonçant qu’il « suspendait » sa campagne, qu’il souhaitait reporter son premier débat télévisé contre Barack Obama prévu vendredi soir, et qu’il se rendrait à Washington toutes affaires cessantes pour convaincre les membres du Congrès de surmonter leurs divisions et d’approuver le plan de sauvetage de l’Administration.

Ce rebondissement a été jugé par la presse américaine comme le « pari le plus risqué » jamais fait par John McCain. L’homme, en chute dans les sondages et à la traîne sur les questions économiques face à son rival, cherche à reprendre la main en se drapant dans les habits du chef d’Etat exclusivement préoccupé par le sort de la nation.

Mais son nouveau coup de poker (il en a déjà joué quelques-uns, dont le choix de Sarah Palin) a aussi donné une nouvelle dynamique à tout le processus. Comme par magie, les élus démocrates semblaient jeudi matin soudainement disposés à trouver au plus vite un accord sur le plan de sauvetage qu’ils avaient mis des jours à discuter. Deux heures avant la rencontre de la Maison-Blanche, ils annonçaient triomphants que « les derniers verrous avaient sauté » et qu’ils avaient trouvé une version qui pourrait être approuvée ces prochains jours par les deux chambres et signée par le président.

Contrairement à sa version initiale, ce plan serait aujourd’hui découpé en plusieurs phases (les 700 milliards ne seraient pas amenés d’un coup). Il contiendrait aussi certaines dispositions pour limiter les salaires des dirigeants des banques impliquées. Enfin, il garantirait qu’au moins une partie de la somme reviendrait aux contribuables américains une fois les produits « toxiques » de Wall Street assainis et revendus.

En majorité, les Américains voient d’un mauvais œil ce plan de sauvetage qu’ils perçoivent comme un moyen de récompenser, avec leur argent, les financiers de Wall Street qui n’ont cessé de s’enrichir alors qu’eux-mêmes perdaient leur maison et leur emploi. Ils ont inondé leurs élus de lettres de mauvaise humeur. Dans ces conditions, les parlementaires aussi bien démocrates que républicains peuvent aujourd’hui minimiser leurs propres risques : la présence des « trois présidents » sur le perron de la Maison-Blanche leur permet d’accepter le cœur plus léger ce plan que tout le monde sait indispensable mais dont personne ne voulait jusqu’ici assumer la responsabilité.

En accélérant l’issue des débats, les démocrates ont aussi cherché à couper l’herbe sous les pieds de John McCain, le privant du nouveau statut de « superhéros » qu’il cherche à se donner. L’essentiel de la solution a été trouvé sans lui. Aujourd’hui, le républicain peut redevenir un simple candidat à la Maison-Blanche. Et il peut redescendre dans l’arène afin de tenter de persuader les Américains que ses recettes sont meilleures que celles de son rival pour gérer les conséquences de cette gigantesque tourmente financière et pour remettre sur les rails la puissance américaine.

Barack Obama se trouve lui aussi placé entre le marteau et l’enclume. Imputant l’essentiel de la crise financière à l’héritage républicain, il est néanmoins conscient qu’il n’a d’autre choix que d’approuver ce plan de sauvetage. Même si cela risque de rendre plus difficile pour lui l’application de son propre programme électoral en termes de réduction d’impôts pour les classes moyennes ou d’élargissement des programmes sociaux.

C’est le démocrate qui, le premier, avait suggéré mercredi à John McCain de se mettre d’accord sur la formulation d’une déclaration commune face à la crise. Puis, alors que les deux équipes de campagne planchaient déjà sur les termes de cette déclaration, le républicain avait pris à revers son rival en décidant de monter seul en première ligne.

De lourds contentieux risquent donc de peser sur le débat de vendredi, s’il a finalement lieu. McCain aura fort à faire pour convaincre que sa démarche n’était pas une pure manœuvre politicienne. Et ce, même au sein de son propre camp. Le sénateur républicain de l’Utah Robert Bennet, a laissé échapper : « Notre réunion au Sénat a été particulièrement productive. Nous nous sommes concentrés sur la résolution du problème. Plutôt que de nous contenter d’adopter des postures politiques. »

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