Le cinéma fait l’ école buissonnière
CROUSSE,NICOLAS
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Mercredi 1er octobre 2008
Faubourg 36 est le successeur du fameux Les choristes, dans lequel Gérard Jugnot faisait chanter la douce France des écoles d’antan. Entre les murs, c’est tout l’inverse de ce cinéma de papa et autre daddy nostalgie.
À l’instar des récents films de Bertrand Tavernier (Ça commence aujourd’hui, emmené par un Philippe Torreton aussi militant que prof), de Nicolas Philibert (Être ou avoir, docu tourné dans une toute petite classe du Massif central) ou d’Abdellatif Kechiche (L’esquive, plongeant le monde de Marivaux dans les tchatches de banlieue), le quatrième film de Cantet filme de façon aussi frontale que chaotique et vitaliste une bande d’enfants sauvages. D’ados turbulents confrontés le temps des cours au regard de leur prof, François Bégaudeau (dans son propre rôle), qui pourrait être un cousin d’Olivier Besancenot. Entre les deux, prof et élèves, complices et ennemis traditionnels, c’est à qui aura le dernier mot. Le langage est l’enjeu de joutes qui flirtent tantôt avec la chienlit et la violence nue, tantôt avec l’harmonie et le gai savoir.
En somme, nous dit Cantet – qui confesse avoir voulu filmer les cours tels des matches de tennis –, quand l’école est cette caisse de résonance des enjeux et des conflits du monde, elle est d’abord une école de la vie. Un endroit irremplaçable, qui produit certes de l’injustice et de la discrimination, mais un des seuls et derniers endroits capables de relever le défi du « vivre ensemble », au-delà des différences de race, de couleur ou de religion.
Pourquoi cette vague de films français centrés sur la question de l’éducation ? Sans doute parce que la société française est traversée de remous. La crise est aux portes. L’égalité des chances est une chimère. Les campagnes politiques cultivent l’obsession sécuritaire. En somme, personne, ou presque, ne s’occupe des fondamentaux. Et en l’occurrence, l’éducation, c’est le b.a.-ba
Christophe Honoré, réalisateur d’un film récent tourné à l’intérieur d’un lycée (La princesse de Clèves, d’après Madame de la Fayette), ne se reconnaît pas forcément dans cette vague française. Mais reconnaît : « L’école a toujours été un lieu de cinéma. Quand on s’attaque à l’école en France, il y a toujours un côté “grand sujet”. On y parle de la violence, du caractère ethnique. Il y a une approche sociologique, qui n’est pas la mienne. Je ne suis pas sûr qu’on existe tant que ça, en groupe, au moment du lycée. »
Honoré a sans doute raison sur le fond. Mais les faits lui donnent actuellement tort. Depuis que le cinéma est entré, une Palme d’Or sous le bras, dans les cours des écoles, voici celles-ci qui ambitionnent aujourd’hui de lui rendre la pareille. Rien qu’à Bruxelles, deux écoles (le collège Saint-Pierre, à Uccle, et l’école Mercelis, à Ixelles) viennent de réaliser un premier long. En rêvant secrètement d’aventures festivalières. L’éducation sur un tapis rouge, franchement, qui aurait parié là-dessus ?
Cantet, ou comment faire
Ça a été une inquiétude avant de rencontrer les élèves. Mais après, j’ai senti qu’il y avait une telle énergie chez eux, avec ces visages qui sont aussi divers que beaux, que très vite, la question a été évacuée.
Ils ont commencé par rigoler et se chambrer. Je pensais que ça durerait tout le film. Mais au bout de cinq minutes, d’un seul coup, ils se sont tus et ils ont regardé, très concentrés. Je crois que c’est parce qu’ils ont compris que ça parlait d’eux. De leur vie. De leurs problèmes. Ce n’est pas si fréquent que ça, qu’on donne de l’espace à des adolescents pour décrire leur monde. Les relations entre un prof et un élève sont forcément un peu conflictuelles. En même temps, elles ressemblent à ce qui se passe souvent dans la vie. On est confronté à des règles.
Je pense qu’on est toujours dans ce registre des relations de pouvoir. En même temps, il y a des relations qui parfois sont harmonieuses. Et cette complexité m’intéresse. Il y a beau avoir beaucoup de violence et de contrainte dans notre société, finalement, il n’y a pas non plus de règles très précises pour y échapper. Chacun fait avec, chacun trouve sa place. Et puis, comme dans Ressources humaines, j’ai pensé que l’école serait un microcosme, un petit monde qui allait me permettre de décrire le reste de la société. L’école est l’endroit où la société est en devenir.
François n’est pas un modèle. Il a une pédagogie qui, certes, est partagée par d’autres, mais il ne représente personne. Si le livre m’a plu et si j’aime beaucoup François, c’est que sa pédagogie va voir là où ça fait mal. Mais il n’est jamais moralisateur. Il ne dira jamais : tu ne dois pas penser ça. Par contre, en faisant aller l’élève au bout de son raisonnement, il lui fait sentir les limites de ce qu’il a dit de manière très péremptoire, au début. Ça me semble bien plus efficace que la leçon de morale.
Réunir 25 personnes dans une salle, c’est de toute façon très explosif, quoi qu’il arrive. Les auteurs de théâtre le savent : il suffit de mettre cinq personnes autour de la table pour que tout puisse arriver. Là, il y en a 25. Avec des trajectoires très différentes, venant de milieux divers, avec des origines ethniques différentes. Ce qui est encourageant, c’est que malgré toutes ces différences, cette classe-là, elle existe. Et ces élèves peuvent être très copains, quand bien même tout semble devoir les opposer. L’école est un des rares endroits où ce genre de mixité peut encore se développer.
Rien, a priori, n’est exclu du champ de l’école. Alors, bien sûr, on va nous dire, comme on a dit à François au moment de la sortie de son livre : « Ah, ben dis donc, dans tes cours, on discute beaucoup, mais on ne travaille pas des masses ! » Je crois que dans les débats de classe, il y a beaucoup d’intelligence mise en jeu. François est capable d’utiliser les moments de digression pour toujours revenir au pédagogique. On travaille aussi quand on donne le sentiment de ne pas le faire.
Kechiche, en particulier, oui. Je suis un grand admirateur de ses films. On a mis en œuvre, moi avec ce film et lui avec La graine et le mulet, à peu près la même méthode de travail. Même si lui est moins dans l’instant que moi. Il est plus précis. Moi, j’aime bien me dire, dans un film, qu’il y a des événements qui m’échappent.
nouveau
Des jeunes adolescents. Des chiens fous. La plupart issus de l’immigration. Ils ne jurent que par MTV, le rap ou Zidane. Face à eux, un jeune professeur, François (François Bégaudeau, qui joue son propre rôle), qui leur rétorque en parlant d’émancipation, de curiosité, de Socrate. Ou – gasp ! – de l’imparfait du subjonctif.
La confrontation entre le maître et les élèves est souvent orageuse. Ben oui : à quoi ça peut bien servir, un imparfait du subjonctif ? Après un quart d’heure de film, on craint un moment une interminable leçon, bavarde et pédagogique. Entre les murs, qui pose le problème de l’éducation avec beaucoup d’humour et de cœur, est, à la vérité, vivifiant de bout en bout. Et démontre combien le métier d’enseignant, quand il est bien fait, est sans doute le plus important, sinon le plus beau, du monde. C’est aussi le plus dur.
Que ceux qui auraient des réticences à l’idée d’aller passer un peu plus de deux heures « entre les murs » d’une salle obscure se le tiennent pour dit : au dernier Festival de Cannes, le jury présidé par Sean Penn est tombé simultanément sur le cul et sous le charme de ce cinéma (car c’en est) qui fait le choix du cœur, du social, de la – vraie – vie.
L’œuvre de Cantet est décidément organisée autour de la confrontation des « ennemis » traditionnels. Et de la recherche du dialogue. Après le duel patrons/employés (Ressources humaines), après le bras de fer entre femmes blanches américaines et jeunes Noirs haïtiens (Vers le Sud), Entre les murs indique que l’un des enjeux majeurs de notre société tient aussi dans la résolution des conflits entre enseignants et élèves. A voir !
