Paul Pourveur, ou les Temps modernes

MAKEREEL,CATHERINE

Page 48

Mercredi 1er octobre 2008

Cette saison, l’auteur belge, bilingue et atypique, dissèque notre monde éclaté dans trois pièces, dont « Shakespeare is dead, get over it ! ».

Le rencontrer pour discuter de ses œuvres, c’est accepter de parler de physique quantique, de libre marché ou de post-humain. C’est qu’avant d’être un auteur à succès, aussi bien en Belgique francophone qu’en Hollande, l’auteur d’Aurore boréale et de Décontamination est avant tout un indécrottable curieux. Savant fou du théâtre, Paul Pourveur questionne le monde social, politique et scientifique avec toujours quelques kilomètres d’avance sur son époque.

Un esprit futuriste qui l’amène à entamer son Abécédaire des Temps modernes en 2006, kaléidoscope de notre monde mutant. Le tome 1 (de A à H), mis en scène par Michael Delaunoy, ayant récolté plusieurs Prix du Théâtre, l’auteur travaille actuellement aux tomes 2 et 3, qui seront dévoilés au Rideau de Bruxelles en mars prochain.

« J’en suis à la lettre T », nous avoue cet écrivain passionné par la technologie et, surtout, par l’évolution de l’humain, depuis la virtualité jusqu’à la postmodernité. « Certains disent que dans quarante ans, la technologie évoluera si vite que l’homme sera incapable de suivre, rattrapé par les machines artificielles qu’il a lui-même créées. L’homme-prothèse, on y est déjà, avec le PC portable, la voiture, bientôt les puces électroniques dans le corps. Il paraît que le frère du cinéaste David Lynch, qui est scientifique, a mis au point une drogue qui boostera notre cerveau quand on sera largué. »

Au fil de son dictionnaire psychédélique entremêlant une mère, une fille, un magasin de porcelaine, des histoires d’amour et des attentats, on naviguera entre « atomisation » de l’info, « bagdadisation » et « nanonostalgie ». « Ça, c’est pour la lettre N. C’est un mot inventé pour décrire le fait que bientôt, les choses évoluant si vite, on ne sera plus nostalgique de sa jeunesse mais du moment où, cinq minutes plus tôt, on passait le pas de la porte. »

Non pas un texte, mais un puzzle

Si l’écriture de Pourveur fascine, c’est surtout par son côté fragmentaire, parfait miroir de notre monde éclaté, société globalisée où tout est morcelé, et en même temps, relié, mis en réseau, par l’internet notamment. Avec son Abécédaire, l’auteur en a désarçonné plus d’un : « Quand Michael Delaunoy a reçu le texte, il m’a appelé pour me demander le mode d’emploi », sourit cet anthropologue un peu allumé.

C’est dire si la tâche s’annonce ardue pour Philippe Sireuil, qui met en scène Shakespeare is dead, get over it !, dernière livraison de Pourveur, au National. Déjà montée avec succès en Hollande, la pièce devrait faire son effet, en français.

Comme le titre l’indique, Pourveur y règle ses comptes avec le mythe. « Attention, j’aime beaucoup Shakespeare. Mais quand j’entends dire qu’il est universel, je trouve ça aberrant. Les artistes prennent ses œuvres comme modèle de l’amour, du pouvoir, etc., mais c’est ne pas tenir compte du contexte politique, économique ou philosophique de l’époque. On n’aimait pas au temps de Shakespeare comme on aime aujourd’hui. L’histoire n’est pas une grande soupe dans laquelle on peut tout mélanger. Quand on monte Macbeth en disant “C’est Milosevic”, ça revient à dire que le monde ne change pas et donc, l’être humain non plus. Ce qui est faux. A mon avis, n’importe quelle pièce écrite aujourd’hui raconte plus sur le monde que les œuvres complètes de Shakespeare. »

Ce poids du passé qui fige nos références et nous rend borgnes à la nouveauté forme la base de la pièce, histoire d’amour tragique entre William, antimondialiste ancré dans tous les combats de son époque, et Anna, actrice shakespearienne qui, dans sa tête, vit au XVIIe siècle. Tous deux vont se rencontrer lors d’une rétrospective consacrée au cinéma de Jean-Luc Godard et, comme dans toute tragédie classique, passer à côté du bonheur.

Fidèle à lui-même, Pourveur dessine non pas un texte, mais un puzzle. « Comme à la suite d’un crash cérébral, le personnage reconstruit son histoire entre passé et présent, réalité et fantasme. Il a en lui son histoire, mais aussi toute l’histoire du monde. » C’est pourquoi on y trouve Godard, Naomi Klein ou Margaret Thatcher. C’est pourquoi on y voyage des grottes de Hotton à Prague et à Stratford-upon-Avon, dans une structure narrative éclatée qui reflète notre monde en fragments et en réseau. « La crise des subprimes aux Etats-Unis et ses conséquences désastreuses sur le monde entier nous le prouvent plus que jamais. »

Mondialisation, post-humain, ou encore ménopause (dans Marrakech, repris aux Martyrs) : Paul Pourveur observe notre société contemporaine naufragée, désincarnée, mais toujours empreinte d’humour.

« Tel le savon qui glisse entre les mains »

entretien

Avec Shakespeare is dead, get over it !, c’est un choc de titans qui s’annonce. A l’écriture, Paul Pourveur, plume singulière et acérée, qui déconcerte à chaque nouvelle riposte. Et à la mise en scène, Philippe Sireuil, amoureux du texte et du théâtre, qui emporte tous les Prix du Théâtre sur son passage. Ce dernier nous livre quelques-unes des clés d’une pièce au titre intrigant.

Surprenant, pour vous qui avez monté Shakespeare, Molière ou Musset, de s’attaquer à un titre tel que « Shakespeare is dead, get over it ! » ?

Le théâtre, c’est du spectacle vivant. C’est paradoxal de voir que le théâtre et l’opéra prennent souvent la place du musée. L’histoire de la peinture ne s’est pourtant pas arrêtée à Rubens, ni celle de la musique, à Wagner. Même s’il est incontestable qu’ils ont laissé des œuvres immenses, je ne pense pas qu’ils puissent embrasser toutes les vérités d’aujourd’hui. Le sida n’existait pas à l’époque de Shakespeare, l’amour n’existait pas de la même façon non plus. Ses œuvres ne peuvent pas à elles seules nous parler du monde d’aujourd’hui. La deuxième partie du titre, Get over it, le dit bien : passons à autre chose. On pourrait résumer la pièce ainsi : comment, dans un monde où tout est éclaté, retrouver la naïveté nécessaire pour qu’un homme et une femme puissent se construire un présent et un avenir ?

Comment cela se traduit-il dans la mise en scène ?

Notamment, par une utilisation de la technologie que le théâtre d’aujourd’hui permet, et que celui de Shakespeare ne possédait pas. Le spectacle requiert donc un gros travail de vidéos et de photos. Mais il faut faire très attention à ce que la technologie ne tue pas l’émotion. Car le plus important au théâtre reste de réussir à faire partager une émotion au spectateur.

L’écriture fragmentaire de l’auteur a la réputation d’être plutôt ardue.

J’avais très envie d’une écriture différente de tout ce que j’ai monté jusqu’à présent. De ce point de vue, ce que Paul m’a offert dépasse toute espérance. C’est vrai que, parfois, son texte tient du savon qui glisse entre les mains. On a souvent l’impression de chercher une aiguille dans une botte de foin. Mais ce n’est pas plus difficile de monter Pourveur que Shakespeare ou Racine. Ce n’est pas une écriture ardue. Seulement, ce n’est pas un théâtre discursif. Il n’y a pas de distribution définie, même s’il y a une vraie histoire, celle de William et Anna qui se cherchent et ne se trouvent pas. C’est la confession, version multiplex, d’enfants de notre siècle. C’est un puzzle qu’on ne détient vraiment qu’avec sa dernière pièce. Tout le pari consiste à rendre explicite les nombreuses références d’un texte qui convoque à la fois Godard, Brigitte Bardot, Marx, la Bible, John Milton.

Paul Pourveur est un homme de ma génération, génération qui a vécu proche des écrits de Marx, par exemple, mais je ne suis pas sûr que pour quelqu’un de 20 ans, Marx soit une référence explicite. Le défi est donc de faire entendre tout ceci. Et puis, l’écriture de Paul recèle un humour, une causticité, qui cache une immense pudeur, tout en dessinant l’histoire d’un amour tragique. C’est cela que j’ai demandé aux acteurs : être présent dans tous les compartiments du registre, dans les dérapages comiques comme dans l’intensité émotionnelle.

Paul Pourveur se dit influencé par la science quantique. Et vous ?

Il y a un peu de cela, en effet, dans la manière de traiter le plateau, en envisageant des hypothèses différentes pour chaque séquence. Je suis moins féru que lui de science quantique, mais j’ai lu ce qu’il a écrit sur le sujet. Le principe de réalité qui est constamment une réalité et une autre se retrouve dans la pièce, mais on touche là à un ressort de la mise en scène que je ne peux pas dévoiler.

L’Abécédaire des Temps modernes, tomes 1, 2 et 3

L’Abécédaire des Temps modernes, tomes 1, 2 et 3

Rideau de Bruxelles, du 17 mars au 4 avril 2009.

Avec la jouissance verbale qui le caractérise, Paul Pourveur nous embarque dans une étonnante zone de turbulence linguistique pour dépeindre notre monde moderne en 26 lettres. Après le succès du tome 1 (de A à H), primé aux Prix du Théâtre 2006, l’auteur poursuit son délire lexical jusqu’au bout de l’alphabet, pour trois heures trente d’un voyage futuriste en compagnie de quatre comédiennes, dans un univers qu’on prédit psychédélique.

Marrakech

Marrakech

Moulin de Saint-Denis, Mons, les 28 et 29 novembre ; Théâtre des Martyrs, Bruxelles, du 10 décembre au 3 janvier ; Centre culturel d’Andenne, le 31 janvier ; Maison culturelle d’Ath, le 14 février.

C’est certainement la première fois que le théâtre aborde frontalement la ménopause, un sujet tabou et douloureux. Grâce à l’écriture crue, directe et pleine d’humour de Paul Pourveur, grâce au jeu vitaminé et nuancé d’Hélène Theunissen et Jacqueline Bollen, la pièce bouleverse et déride, avec ses histoires de femmes qui doivent réapprendre à aimer quand les hommes ne les regardent plus.

Shakespeare is dead, get over it !

Shakespeare is dead, get over it !

Théâtre National, du 3 au 25 octobre.

Ecrite par Paul Pourveur et mise en scène par Philippe Sireuil, cette pièce croise le destin de William, antimondialiste convaincu, et d’Anna, actrice shakespearienne enfermée dans le passé, dans un monde visité par Jean-Luc Godard, Brigitte Bardot, Marx ou Margaret Thatcher. Entre puzzle et poupée russe, le texte devrait déboussoler à tous les étages.

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