L’ escapade espagnole de Meunier
LEGRAND,DOMINIQUE
Page 54
Mercredi 1er octobre 2008
Ouverture sévillane pour Constantin Meunier. Le peintre de la culture ouvrière croque les petits métiers et le folklore local. En toute humanité.
Voilà notre homme sur les routes d’Espagne, avec plus de confort que Félicien Rops qui traversa la sierra à dos d’âne, en 1880, pour rejoindre Séville. Meunier y débarque le 10 octobre 1882. Loin de ses gueules noires, il devra attendre trois mois avant de se mettre à l’œuvre. Que faire entre-temps ? Il parcourt les rues, découvre le « noble mendiant », l’aiguiseur, le camelot, le crieur… Il ne cherche pas ce qui est beau. Ce qui l’attire, ce sont les scènes pittoresques, un certain folklore romantique, les cabarets où l’on croise des gens de tous bords, truands difformes et femmes de petite vie.
« Au-delà des croquis pris sur le vif, précise Francisca Vandepitte, l’une des commissaires de l’exposition « Meunier à Séville », nous avons réuni des dessins et peintures à part entière sur le même thème du mendiant. Parmi eux figure La Carita !!!, un dessin splendide d’une femme faisant la manche, tapie dans l’encoignure d’une fenêtre à barreaux. La finition impeccable de cette œuvre à l’aquarelle et au pastel rehaussés de fusain trahit l’importance que Meunier lui accordait. »
Ecriture rapide et jeux d’ombres qui font penser à Manet ou à Goya, œil aguerri aux différences de classes, Meunier craquera aussi pour le spectacle bariolé de la corrida, entre la lumière et la boucherie. En dépit de l’élégance avec laquelle il dessine le matador, c’est vers le vaincu que va sa sympathie, tout comme il privilégie le coin de rues plutôt que le salon, tel un reflet de l’humanité.
Scènes de café et combats de coqs où il privilégie les gestes des hommes sont le lot du peintre. Le flamenco lui paraît sauvage et primitif, mais il réalise plusieurs scènes locales avec passion. Meunier souligne la présence, le cri du corps, l’essence du flamenco, témoignant de son admiration pour la prestigieuse tradition espagnole.
Proche des métiers, il obtient l’autorisation de pénétrer dans la fabrique de tabacs. C’est une usine. Des femmes y travaillent. Il peint des parties très modernes, dans un charivari coloré proche de l’abstraction, représente des ouvrières plus Carmen que travailleuses exploitées.
Subtil apogée de cette exposition où se dessine l’étude de plus en plus attentive des formes et des volumes, quelques semaines avant le retour à Bruxelles en avril 1883, Meunier capte encore l’atmosphère particulière dans laquelle Séville vit la Semaine Sainte. Sortie d’une collection privée, la Procession du Silence s’érige en spectacle fantomatique, à la fois païen et sacré, entre ombre et lumière.
Francisca Vandepitte, chargée de recherches aux Musées royaux des beaux-arts
L’exposition rassemble un beau panel de spécialistes, comme l’historienne de l’art américaine Sura Levine ou Norbert Hostyn, du Musée des Beaux-Arts d’Ostende. Succédant à Pierre Baudson, dépositaire du fonds Meunier et conservateur du Musée Meunier, Francisca Vandepitte n’a pas ménagé ses efforts pour que le peintre retrouve le chemin de Séville.
Meunier à Séville
Musées royaux des beaux-arts, 3 rue de la Régence, 1000 Bruxelles, jusqu’au 4 janvier. Tél. 02-508.32.11, www.fine-arts-museum.be. Catalogue : 20 euros.
