Vendre son corps aux coyotes
FRICHE,MICHELE
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Lundi 6 octobre 2008
Théâtre « Le Complexe de Thénardier » de José Pliya
Ce clin d’œil aux Misérables de Victor Hugo, à Cosette et à son exploiteur ne pèse pas sur le texte de l’auteur franco-béninois, il éclaire de loin, ce qui peut souder un être otage et son protecteur. Ce rapport fusionnel de pouvoir et de soumission, serti d’ambiguïté, n’a rien d’une scène de ménage psychologisante.
Une femme, « la mère », rentre à l’aube d’une nuit difficile, elle vend son corps aux « coyotes » pour nourrir ses enfants. Elle dévide d’une voix lasse, comme vidée de sa chair, les tâches du ménage à accomplir, dont celle de se débarrasser des rats… Obsession de la propreté pour se laver d’autres souillures. Sa jeune servante, recueillie et sauvée par elle, « une nuit de rafle », tente de lui annoncer son départ et lui demande sa bénédiction : « je vous parle avec humilité ».
Leurs mots soliloquent, se dérobent, cherchent la brèche qui affaiblira l’autre. La mère refuse de couper le cordon : affection ou alibi au moment des comptes de guerre ? Sous la manipulation, surgissent les blessures de solitude, d’enfance perdue. Et l’on ne sait qui tient l’autre dans sa poigne.
La pénombre initiale s’est lentement transformée en lumière d’aube laiteuse qui filtre des fenêtres brouillées de feuilles de plastique. Temps de guerre civile, qui se termine : on croise, dit-on, des hommes aux « cheveux bleus »… On en devine de floues silhouettes mouvantes au-dehors.
Magnifique atmosphère (Stéphanie Jasmin à la vidéo et Xavier Lauwers aux lumières) qui distille angoisse et mystère, tout comme ce travail du son, sorte de déflagration symphonique qui lance le spectacle et le clôt. Hors d’un temps, d’un lieu, les deux comédiennes sont aimantées autour d’une longue table et de deux chaises. Du théâtre épuré, en gestes calibrés, qui révèle le dedans et le dehors, des gestes rares, d’une présence d’autant plus forte et sans redondance de la langue ciselée, incantatoire de Pliya.
