Le krach au bout du grain de sable
COUVREUR,DANIEL
Page 39;42
Mercredi 8 octobre 2008
Bande dessinée 25 ans de succès pour les Cités obscures
P.42 Métaphore prémonitoire de l’effondrement des valeurs, la « Théorie du grain de sable » a la solution au chaos.
entretien
François Schuiten et Benoît Peeters ont créé la plus phénoménale histoire sans héros de la bande dessinée contemporaine. Amorcée en 1983 dans la revue A Suivre des éditions Casterman, la saga des Cités obscures a fait naître les mythes de Samaris, d’Urbicande ou de Brüsel. Le dernier volume, second volet de la Théorie du grain de sable, sort en pleine tempête boursière. Il se dévore comme une lecture allégorique du cataclysme capitaliste en cours. Les deux auteurs ont digéré notre temps avec tout le bon sens belge pour mieux rebondir après la catastrophe dans les rues de Brüsel.
Ville miroir de Bruxelles, Brüsel est plongée dans l’apocalypse sous les yeux impuissants des experts et d’un monde politique dont l’action se résume à broubeler que la situation est sous contrôle. Vous assumez la résonance avec la crise actuelle ?
François : Notre monde a rétréci. Celui des Cités obscures aussi ! On a tort de se croire à l’abri des phénomènes lointains et isolés. Ce qui se passe à l’autre bout du monde nous concerne. Il faut pouvoir s’adapter aux phénomènes inexpliqués comme ceux que nous vivons aujourd’hui. Et je crois que le Belge excelle justement dans l’affrontement des réalités qui nous dépassent. Il peut s’adapter à tout comme la population de Brüsel dans notre album. Si le rapport au réel de la Théorie du grain de sable est si fort, c’est parce qu’il résulte de l’intuition. C’est un récit-éponge qui a absorbé ce qui se passe autour de nous.
Benoît : Il y a dans les Cités obscures un travail métaphorique sur le regard. On est dans la fable. La force de la bande dessinée tient dans cette capacité à rendre le monde autrement que par une description réaliste des événements. Les images peuvent révéler beaucoup plus de sens qu’au cinéma. Derrière les phénomènes extraordinaires qui bouleversent la vie à Brüsel, il y a cette réalité que l’on ne voit pas. Mais la Théorie du grain de sable est un récit optimiste. L’équilibre sera au bout du chaos. On peut faire bon usage d’une situation catastrophique si on réapprend à s’entraider entre êtres humains…
L’album devait sortir début septembre. Il a été mal imprimé et pilonné. Un signe du destin ?
François : Si l’imprimeur de Singapour n’avait pas raté le livre, il n’aurait peut-être pas eu cet effet-là ! C’est une métaphore extraordinaire des ravages de la mondialisation.
Benoît : On va trop loin pour des questions d’enjeux économiques, sans se préoccuper des conséquences. Tout le premier tirage a été détruit après avoir été importé par avion. Vous imaginez l’empreinte écologique de cet album ?
La Théorie du grain de sable, tome 2, Casterman, 120 p., 17,50 euros.
L’effet de sablier bouleverse Brüsel
Bande dessinée Un album et une expo pour les 25 ans des « Cités obscures »
Le cycle des « Cités obscures » ne touche pas à sa fin. Schuiten et Peeters remastérisent les albums du passé et planchent sur le futur.
entretien
La série des Cités obscures bâtit un univers philosophique à part dans le monde de la bande dessinée. François Schuiten et Benoît Peeters ont ouvert une faille entre fiction et réalité. De Brüsel à Bruxelles, les auteurs dessinent des passerelles pour décrypter les mythes de la société humaine. Les soubresauts du continent obscur lézardent nos certitudes depuis la construction en trompe-l'œil des Murailles de Samaris, en 1983.
Vingt-cinq ans plus tard, la saga s’expose à Paris en version originale (1) et l’album en deux tomes de la Théorie du grain de sable exorcise symboliquement la sauvagerie de la mondialisation. François Schuiten et Benoît Peeters touchent au sommet de leur art visionnaire.
Derrière la « Théorie du grain de sable », il y a ce besoin profond de retrouver un sens à l’humanité, au-delà des guerres et des crises qui nous angoissent ?
François : Le monde actuel manque cruellement du regard de philosophes comme Claude-Lévi Strauss. Des hommes capables de regarder au-delà du présent et de l’actualité. L’effet de sablier traduit cette idée qu’un bout du monde ne peut pas s’enrichir en appauvrissant l’autre bout. L’homme doit être responsable de toutes les parties de la planète parce que ce qui se passe à 5.000 kilomètres d’ici peut provoquer un désastre à côté de chez nous.
Benoît : Il y a aujourd’hui un immense désir de philosophie dans la société, mais il n’est pas couvert. Le pape profite de ces turbulences pour fustiger la course folle à l’argent et appeler au retour à la parole de Dieu « qui est un roc » ! On a cherché à nous faire croire que le réel et la raison allaient de pair. Notre album illustre que le monde peut être fait de réelle déraison. Le personnage savant de Constant, obsédé par les nombres premiers, les chiffres et les calculs tente de tout rationaliser. Au contact de la civilisation ancestrale des Bugti, il va se transformer physiquement et psychiquement, lâcher sa logique préétablie, sortir du discours de la raison pour « voir » le monde autrement. Il apprendra à aider les autres…
C’est un objet de civilisation ancien, le Wanaby, une sorte d’astrolabe, qui va permettre à Brüsel de retrouver son équilibre. Encore une image symbolique ?
Benoît : L’utilité d e cet objet restera opaque jusqu’au bout. Personne ne sait exactement à quoi il sert mais on a construit le monde autour de lui. C’est une sorte de fétiche à l’oreille cassée ! Mais contrairement à Hergé nous ne le faisons pas entrer au musée. Il a un vrai pouvoir. La bande dessinée est une terre de signes qui doit faire écho dans l’imaginaire. La force de la BD franco-belge, c’est de réussir à envoyer des signes sur le monde du fond des cases.
Pour les 25 ans des « Cités obscures », un vaste programme de réédition des albums a été mis en chantier. Vous allez réécrire et redessiner certains épisodes. La démarche rappelle celle de Hergé, qui a modernisé les aventures de Tintin, au risque parfois de gommer leur fraîcheur…
François : On est reparti des originaux pour « remastériser » les albums et corriger les décalages de couleurs. Mais dans certains cas comme pour l’Ombre d’un homme, on a ajouté des voix off, une dizaine de nouvelles planches et une autre fin ! Parce qu’on n’avait pas eu la lucidité pour aller au bout de cette histoire à l’époque. Mais je suis d’accord pour dire que ce processus représente un risque et qu’il ne faut pas devenir esclave de la perfection. En même temps, c’est une manière de remettre un coup de projecteur sur les albums anciens. C’est utile dans un marché qui pousse à la surproduction de nouveautés.
Benoît : On ne va pas toucher à tout comme Hergé. Il ne s’agit pas de moderniser les voitures de pompiers, mais de se réinvestir dans les histoires.
Le cycle des « Cités obscures » n’est pas terminé ?
François : J’ai refusé la spin-off de XIII et l’écharpe de bourgmestre de Schaerbeek, donc je continue !
Benoît : Tant qu’on ne s’emmerde pas, il n’y a pas de raison de s’arrêter. La série n’a jamais été préméditée. C’est l’envie qui la fait avancer.
(1) Expo au Centre Wallonie-Bruxelles de Paris jusqu’au 2-11, 127-129 rue Saint-Martin, mardi au dimanche (11 à 19 h).