L’électricité à prix plafonné, cela coince

CONDIJTS,JOAN

Vendredi 10 octobre 2008

Energie Les propos du socialiste auraient causé une chute du cours de GDF Suez

Le plafonnement des prix électriques, mesure portée par le ministre de l’Energie, Paul Magnette, divise l’équipe Leterme. Tandis que l’idée a provoqué une chute du cours de GDF Suez.

Hormis une déclaration s’y opposant clairement, la proposition formulée ce jeudi dans Le Soir par le ministre de l’Energie, Paul Magnette (PS), n’a essuyé qu’esquives et silence poli.

Dans un entretien publié hier, le mandataire carolorégien disait vouloir instaurer un système de régulation des prix de l’électricité. Mécanisme prévu : la Commission de régulation de l’électricité et de gaz (Creg) serait chargée de déterminer un prix maximal pour chacun des producteurs d’électricité présents sur le territoire national ; ce plafond serait calculé régulièrement sur base des coûts réels des moyens de production dont disposent lesdits producteurs (centrale nucléaire, au gaz, éoliennes, etc.).

Objectif de la manœuvre : éviter que les tarifs du courant belge n’épousent – schéma actuel – les courbes des Bourses européennes de l’électricité, où l’offre provient d’un « mix » de centrales (chères) au gaz ainsi qu’au charbon et de centrales nucléaires (moins onéreuses). Un prix boursier principalement influencé par le gaz alors qu’en Belgique, plus de la moitié du courant généré sort de réacteurs atomiques, soit à un coût nettement inférieur à celui des centrales au gaz.

« Cette mesure est actuellement discutée dans la perspective de la déclaration de politique générale du Premier ministre le 14 octobre », assurait, mercredi, lors de l’entretien, Paul Magnette. Au cabinet d’Yves Leterme (CD&V), ce jeudi, le « sans commentaire » était cependant de rigueur. L’aile francophone de la famille sociale-chrétienne (le CDH) commentait, quant à elle, sans commenter : « Cela fait longtemps que nous nous battons pour une vision sociale de l’énergie. dans le cadre du conclave budgétaire, nous proposerons des mesures énergétiques et sociales. Nous voulons des mesures ciblées », nous indiquait une voix du cabinet de la vice-Première ministre, Joëlle Milquet. La question posée était : « Etes-vous favorable ou défavorable à la proposition de Paul Magnette ? ». Reposée, cette interrogation débouchait sur la réplique suivante : « Nous préférons des mesures ciblées pour les personnes, des mesures qui répondent vraiment à la cause de la hausse des prix de l’énergie, c’est-à-dire celle des matières premières. » Traduction : plutôt « non ».

Dans le camp libéral (MR), Didier Reynders demeurait muet tandis que Bernard Clerfayt parlait : « Nous n’avons déjà que deux producteurs sur le marché belge. Ce n’est pas en plafonnant le prix qu’on en attirera un troisième. Une telle mesure n’encouragera pas les producteurs à investir dans de nouvelles centrales. Le plafonnement est donc un choix à court terme, mauvais à moyen et à long terme », précisait le secrétaire d’Etat aux Finances qui privilégie une extension du mécanisme de diminution d’impôt pour les investissements économiseurs d’énergie, notamment à des réductions sur facture. Bernard Clerfayt a encore souligné que, dans un rapport, la Creg, le gendarme du marché énergétique, note qu’une telle mesure aurait un effet négatif sur la concurrence.

Si les déclarations de Paul Magnette ont surtout plongé le gouvernement dans un mutisme tactique, les marchés ont vivement réagi à la sortie ministérielle. Le titre de GDF Suez, géant français de l’énergie et maison mère d’Electrabel, a plongé durant la séance de jeudi. Le cours a perdu jusqu’à 16 %, touchant un seuil plus vu depuis un an (24,95 euros après avoir commencé la journée à 30,6 euros). Les échanges se sont terminés sur une perte de 13 %, laissant le titre à 26,25 euros. En quelques heures, la valeur boursière de l’entreprise s’est réduite de plus de huit milliards d’euros. Cause de cette chute : selon plusieurs analystes financiers de la place parisienne, les propos du « ministre belge de l’Energie ont fait plonger le titre GDF Suez ».

Jean-Bernard Parenti de SwissLife Gestion Privée évoque même, dans un entretien avec l’Agence France Presse (AFP) une contamination puisque la dégringolade de GDF Suez aurait inspiré l’ensemble des valeurs énergétiques. Aussi, les grands électriciens du Vieux Continent ont-ils vu leurs cours boursiers plonger (voir tableau ci-contre). Contacté jeudi soir, Paul Magnette n’a pas tenu à commenter ces dégâts boursiers.

La lecture des analystes financiers est justifiée par les conséquences qu’aurait l’institution, en Belgique, de prix régulés, calculés sur base des coûts et, partant, plafonnés. Cette mesure qui ne coûterait rien à l’Etat, ne ferait essentiellement qu’une victime : Electrabel. Plus exactement, la rente nucléaire de la filiale belge de GDF Suez (qui est évaluée, par plusieurs spécialistes, à des centaines de millions d’euros, représentant une part substantielle des bénéfices de la société française). Soit la différence entre le coût de production bas des sept réacteurs atomiques belges (principalement détenus par Electrabel) et le prix du courant appliqué aux clients (fruit des marchés internationaux).

Une rente de situation : a priori, Electrabel ne fait qu’appliquer les règles du marché… En abaissant ses tarifs, le premier producteur du royaume « tuerait » tous ses concurrents. Les bénéfices d’Electrabel naissent donc de l’imperfection du marché.

Ni l’électricien, ni sa maison mère n’ont tenu à réagir ce jeudi aux propos du ministre socialiste. Une certitude : tant dans les coulisses gouvernementales que dans les couloirs d’Electrabel, la proposition de Paul Magnette irrite.

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