« On est tous un peu responsables… »
COLJON,THIERRY; BOURTON,WILLIAM
Page 18
Lundi 13 octobre 2008
Le visiteur du Soir Bénabar
Par bien des aspects, la crise boursière indigne le chanteur. Mais il se refuse à hurler avec les loups, préférant plaider pour une réforme et un encadrement plus strict de l’économie de marché.
Sans surprise, c’est la profonde crise financière que nous traversons qui a d’abord retenu son attention. « Je me considère comme un privilégié, mais pour autant, je n’ai jamais misé un franc en Bourse, nous avoue-t-il d’emblée. Et j’en suis plutôt satisfait car, de la sorte, je ne me suis pas rendu complice de ce qui s’est passé. »
Notre invité se dit sans ambages « béotien » en sciences économiques. Mais il se tient au courant, en lisant la presse ; il cherche à comprendre, en citoyen responsable. « Une partie du problème provient du fait que les banques ne veulent plus se prêter de l’argent entre elles, commente-t-il. C’est incroyable. C’est un peu comme si un cuisinier refusait de consommer ce qu’il a préparé ! On a pu parfois avoir l’impression que cette crise se jouait dans un monde irréel… mais ses conséquences commencent à toucher la sphère réelle. »
Politiquement, cette crise donne de nouveaux arguments aux adversaires traditionnels du capitalisme. « J’ai en effet entendu certains gauchistes se réjouir de ce qui arrive, réagit le chanteur. C’est absurde, car tout le monde est dans le pétrin. Cela dit, on a vu, une fois de plus, la réalisation de la vieille formule selon laquelle certains (nantis) privatisent les profits et mutualisent les pertes… Et je trouve cela scandaleux. De même, heureusement qu’on n’a pas succombé aux “retraites par capitalisations” (un stock de capital est prélevé sur les salaires des travailleurs et confié à des fonds de pension, qui les placent principalement en obligations et en actions, afin de financer les retraites de ces mêmes travailleurs, NDLR) et autres produits que certains ont essayé de nous vendre ces dernières années. Si je peux donc être d’accord avec certaines analyses de l’extrême gauche, au-delà, leur discours conduit à des impasses. Je reste capitaliste, mais capitaliste de gauche. L’extrême gauche a longtemps reproché à la gauche réformiste d’accompagner le marché… C’est exactement cela qu’elle doit faire. Il faut en revenir à des règles. Le marché “autorégulé”,
ça ne marche pas, on l’a vu. »
La moralité de ce discours pourrait être : « N’acceptez pas pour argent comptant tout ce qu’on vous dit. » Bénabar pourrait-il composer une chanson au message aussi explicite ? « Franchement non, répond l’intéressé, après une fraction de seconde d’hésitation. Je me méfie des gens qui délivrent des messages… »
Au cours de cette crise financière, le président français Nicolas Sarkozy s’est signalé par quelques mâles interventions, exigeant des changements à la tête de Dexia (dans le capital duquel la France est entrée), ou la fin du régime des « parachutes dorés », ces indemnités plantureuses accordées aux grands patrons qu’on veut virer.
« Sarkozy veut moraliser le capitalisme ; tant mieux, sourit notre invité. Cela dit, quand on sait qui sont ses amis et qu’on se souvient de ce qu’il disait il y a peu… Il surfe sur une vague. Pour moi, il est plus un homme politique qu’un président. Par rapport à ses déclarations, je ne suis pas de ceux qui réclament des têtes dans une sorte de grande cérémonie laïque, au cours de laquelle on se purifierait avec le sang des sacrifiés… Ce qui s’est passé est humain. Car tout le monde spécule – si j’ai un appartement à vendre, j’attendrai que le marché de l’immobilier soit au plus haut… Mais attention, cela ne veut pas dire que rien ne doit changer. Il ne faudrait pas qu’on éteigne l’incendie, que tout le monde paye les pots cassés… et qu’ensuite tout reparte comme avant ! Quand on entend certaines déclarations – comme celles d’Alain Minc, par exemple – on peut nourrir quelques craintes à ce propos. »
« J’ai toujours du mal à croire que la Belgique peut éclater »
la belgique
Je pense que, sinon, en Flandre, c’est plus facile pour un Français quand il y débarque. Les gens l’entendent et font sans problème l’effort de parler français avec lui. À part ça, j’ai senti à Bruxelles, un peuple, une âme bruxelloise, tout à fait… »
Bruno est revenu au cinéma, avec le tournage d’Incognito, un film d’Eric Lavaine, avec Franck Duboscq, à découvrir en 2009 : « Et cet été, j’ai tourné avec Yolande Moreau à Bruxelles. Au départ, ma vocation n’était pas d’être acteur, mais bien scénariste. Mais j’étais mauvais. C’est une question de souffle. Je peux participer à un gag, écrire un bout de quelque chose, mais je ne suis pas bon sur la longueur. C’est pour ça que je navigue, avec mes chansons, dans un milieu de quatre minutes. Il ne faut pas être rigide ou intégriste sur la langue française. Il faut la moderniser. Le renouveau, c’est le rap, aussi. »
« Le populiste simplifie une situation très complexe »
Le florilège
« On est obligés de faire attention les uns aux autres »
la musique
« L’effet papillon s’applique à tout et particulièrement à ça. Une petite cause a des conséquences inouïes. Une banque américaine en péril fout le bordel dans le monde entier. Tout est lié. On est donc obligés de faire attention les uns aux autres. En écrivant la chanson, je n’avais pas prévu la crise actuelle même si on sentait que le capitalisme outrancier devait un jour se casser la gueule. On est tous un peu responsables même si je ne m’érige pas en juge. L’autre expression pour l’effet papillon est la théorie du chaos. Cela veut dire la même chose même si la première de ces définitions est plus poétique et l’autre effroyable et sombre. J’aime utiliser des mots comme “les rides et les ridules”, ce qui ne veut rien dire mais permet d’inscrire la chanson dans la réalité. »
Sur son nouvel album, Bruno se montre plus grave, moins sautillant, comme s’il s’agissait de casser le moule : « On subit la tonalité d’un disque, je pense. C’est souterrain. L’actualité nous donne beaucoup de raisons d’avoir le cafard. C’est vrai que ça me permet aussi de me remettre en question et d’éviter le fonds de commerce. J’ai voulu brader tout cela, c’était un souci, c’est vrai. Il faut savoir prendre des risques. Mais je pense qu’il faut prendre du recul face à tout ça, éviter le pathos, le premier degré. On peut vite être complaisant. Je ne suis pas meilleur que les autres ».
