Le troisième groupe

n.c.

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Mardi 14 octobre 2008

Variations

Vincent de Coorebyter Directeur général du Crisp

On l’a dit et répété, les bouleversements qui ont frappé Fortis et Dexia diminuent l’indépendance de l’économie belge.

Fortis, groupe belgo-néerlandais, a dû céder ses filiales hollandaises et est passé, en Belgique, sous le contrôle du groupe français BNP Paribas. Dexia, qui était considéré comme un groupe belgo-français à Bruxelles et comme un groupe franco-belge à Paris, est clairement passé sous contrôle français, même si l’Etat belge y a confirmé sa présence, renforcée par celle des régions. La N-VA n’a d’ailleurs pas laissé passer l’occasion de dénoncer un nouveau lâchage des intérêts belges au profit de la France, dont la responsabilité incomberait aux francophones.

On ne voit pourtant pas pourquoi les francophones devraient se réjouir de cette évolution. Fortis et Dexia étaient, en effet, fort bien perçus au Sud du pays, en tant que groupes belges dans lesquels la présence et les intérêts francophones n’étaient pas minoritaires au regard de la présence et des intérêts flamands.

Le groupe Fortis résultait en effet de l’intégration, par phases et selon des modalités diverses, de sociétés belges bilingues, principalement les AG et la CGER, et d’une société historiquement francophone et bruxelloise, la Générale de Banque. Les francophones n’avaient, comme tels, pas intérêt à vendre cette société qui occupait une position dominante en Belgique, possédait des actionnaires français (Suez) comme hollandais (Stichting VSB Fonds), et avait de grandes ambitions aux Pays-Bas (achat d’ABN Amro). De même, né en 1996 du rapprochement entre le Crédit communal de Belgique et le Crédit local de France, le groupe Dexia a repris les activités de bancassurance du groupe coopératif Arco, lié au Mouvement ouvrier chrétien et bien implanté en Flandre, et s’est associé au groupe Ethias, perçu comme proche du monde socialiste et particulièrement présent en Wallonie. Même si le capital de Dexia s’était aussi ouvert à la Caisse française des dépôts et consignations, Dexia, banque des communes, était un parangon des équilibres belgo-belges.

Par-delà les déclarations qui dénoncent une nouvelle mainmise française, on peut d’ailleurs se demander si les nationalistes flamands ne sont pas secrètement soulagés au vu de la révolution en cours. Parmi les quatre principaux groupes de bancassurance actifs en Belgique, ce sont en effet les deux groupes les plus présents à Bruxelles et en Wallonie, Fortis et Dexia, qui perdent en ancrage belge, en rayonnement international et en autonomie de décision, alors que les deux autres, le néerlandais ING, quatrième, et le flamand KBC, qui disputait la deuxième place à Dexia, voient leur position relative se renforcer. Ce qui est loin d’être anodin, si l’on tient compte de l’histoire et de la position du groupe KBC.

Le bancassureur KBC est en effet une des composantes, et non des moindres, du groupe Boerenbond, qui en est le principal actionnaire. Au plan bancaire, la KBC est l’héritière de l’ancienne Kredietbank, qui est née dans le cadre de la crise bancaire de 1935, sur fond de sauvetage, décidé par le gouvernement, de la Volksbank van Leuven, liée au Boerenbond.

Les liens entre ce dernier et la KBC s’inscrivent dans la stratégie au long cours du Boerenbond. Si ce dernier est d’abord connu comme une organisation agricole qui avait ses représentants officiels au sommet du Bloc catholique puis du CVP, il a très tôt créé des sociétés à vocation économique qui en ont fait un des leviers du développement d’un capitalisme flamand, mais qui est également présent à Bruxelles et en Wallonie au travers d’une centaine de sociétés liées ou affiliées au groupe Boerenbond, et dont le périmètre est plus large que le seul secteur agroalimentaire.

Mais c’est bien la Flandre qui est au cœur de l’attention du Boerenbond, dont l’implantation internationale, notamment dans le domaine de la bancassurance, vise à offrir aux clients flamands de bonnes conditions pour développer leurs projets en Europe et préserver leurs intérêts dans le monde entier, y compris au travers d’activités off shore. Si l’existence du Boerenbond n’a pas dispensé les autorités flamandes de créer des outils publics d’investissement, elle a fortement contribué au développement d’un tissu de PME flamandes, voire de sociétés plus importantes comme Gevaert (dissoute en 2006). Les outils financiers du groupe, principalement la caisse d’épargne CERA, la société d’investissement Investco, les Assurances du Boerenbond belge et la Kredietbank (ces deux dernières constituant désormais la KBC), ont ainsi joué un rôle majeur dans le développement économique flamand, en complément d’investissements étrangers massifs dans le domaine industriel.

Au travers de multiples changements de noms et de structures, le groupe Boerenbond a toujours suivi trois règles d’organisation : préserver un autocontrôle aussi important que possible, en restant indépendant d’autres groupes industriels ou commerciaux ; maintenir sa vocation coopérative initiale ; et conserver des familles flamandes influentes au sein de son actionnariat. Le tout en poursuivant une orientation flamande explicite, impliquant également une action au plan social et culturel et, on l’a rappelé, une représentation politique, fût-elle plus discrète aujourd’hui.

La KBC, principal bras financier du Boerenbond, a vu le cours de ses actions baisser ces dernières semaines, et n’est pas à l’abri de tensions même si elle revendique une grande prudence dans sa politique d’acquisitions et d’investissements. Il reste que si elle devait être attaquée en bourse, il est fort probable que la KBC fasse l’objet d’une attention particulière des responsables politiques flamands, qui ne laisseraient pas un tel instrument passer sous contrôle étranger, ou être démantelé.

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