Coluche, le bouffon dans l’arène
MANCHE,PHILIPPE
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Mercredi 15 octobre 2008
Exactement. Si vous prenez simplement les sketches politiques de Coluche et que vous remplacez les noms, ça fonctionne toujours. C’est terrifiant. Ce qui prouve bien que ce n’est pas un humour de chansonnier. Ce n’est pas du calembour sur des hommes de pouvoir, c’est un point de vue pertinent et profond sur l’essence même de la politique et sur le rapport à la politique.
En même temps, je trouve qu’il y a des correspondances troublantes, inquiétantes sur la France de l’époque et la France d’aujourd’hui.
Oui oui, parce qu’on se demande à quoi tout ça a servi. À quoi ont servi des gens comme Coluche, comme Desproges ou comme Bedos. Vingt-cinq ans plus tard et malgré l’émergence des radios libres ou les débuts de Canal +, on est revenu à une frilosité, à une trouille de l’insolence et de l’affrontement brutal avec le politique.
Ce qui est paradoxal parce que je pense qu’il y a rarement eu dans l’histoire tant d’humoristes au mètre carré mais ils ne disent pas grand-chose.
Je pense qu’on est revenu à une époque très frileuse parce que les gens se sentent vulnérables, plus encore aujourd’hui. Ils se sentent impuissants face à un pouvoir politique omniprésent et contre lequel ne s’est pas développé de véritable contre-pouvoir ou de résistance. C’est un fait acquis.
On sent qu’il y a un mécontentement, ce n’est pas une époque paisible et totalement résignée mais il y a de la résignation dans l’air. À l’époque de Coluche, un type comme lui qui se lève et qui envoie tout le monde balader, c’est un véritable bol d’air pour tout le monde. C’est une incarnation, au nom de tous. C’est un soulagement, c’est stimulant. Bien sûr, il y a encore des poches de résistance comme
Si vous voulez revoir Coluche, offrez-vous le DVD et vous aurez les sketches, c’est accessible à tout le monde. Ce qui est intéressant, c’est d’aller voir l’impact qu’a eu cette histoire sur lui. Qui est une histoire de fou quand on y réfléchit deux secondes. Bien sûr, il y a eu des hurluberlus qui se sont déjà présentés mais là, un Coluche, avec sa popularité et l’écho qu’il a dans le public… Cet écho va se transformer en possibilité de voix, ce qui va le mettre dans la peau d’un homme politique, ce qu’il se refuse totalement d’être. C’est ce paradoxe et cette contradiction qui vont le casser en plein vol.
Mon premier réflexe a été de contacter sa femme, Véronique, parce que ce n’est pas une période facile dans la vie de Coluche. Je crois qu’elle a été soulagée que ce soit moi qui le fasse et pas Fabien Onteniente. Et en même temps, elle m’a dit que c’était la pire période. Je lui ai dit que justement, c’est sur cette période qu’il y a dramaturgie. Elle l’a admis tout en disant qu’elle n’irait pas voir le film. Je lui ai soumis le scénario parce que j’avais encore durci le trait, au départ. J’allais encore plus loin que ça dans la noirceur.
Il y a eu un incident, qui est de notoriété publique, la nuit du 10 mai 1981. Il était à une terrasse d’un café des Halles et des mecs, qui l’ont reconnu, sont venus lui demander des comptes. Ça a fini en baston. Et une des premières choses qu’a faites Mitterrand le lendemain de son élection, c’est d’envoyer un mot à Coluche pour prendre de ses nouvelles. Ce n’est pas anodin.
Exactement. Son public est énorme, colossal, il a une popularité invraisemblable en 1980 même s’il ne fait pas l’unanimité et qu’il y a plein de gens qui le détestent et qui lui veulent beaucoup de mal parce qu’il est vulgaire et mal pensant. Tout ce qu’on aime, quoi.
Tous ces gens qui le suivent deviennent des électeurs potentiels et ça monte à 16 % d’intention de vote. Ces hommes politiques qu’il brocarde à longueur de temps, il finit, non pas par en devenir un, mais par remplir le rôle d’un homme politique. Ça a démarré comme une plaisanterie et ça monte en puissance. Et lorsque ça monte vraiment en puissance, le monde politique se verrouille autour de lui pour lui barrer la route, le censurer en télévision… Et lui, de se retrouver investi d’une mission qu’il n’a pas réclamée. Là encore, on est dans le paradoxe du clown que d’un seul coup, tout le monde prend au sérieux. Et une fois de plus, pour moi, c’est un sujet de film formidable.
nouveau
En adoptant un vrai point de vue, celui de coller au plus près de Coluche comme un reportage d’Envoyé spécial, par exemple, le réalisateur Antoine de Caunes signe un film d’époque – celle où la France va basculer à gauche – et s’attarde minutieusement sur le moment où Coluche, au sommet de sa popularité, va se présenter aux Présidentielles de 1981 pour secouer le cocotier politique.
La reconstitution est réussie, la bande originale canon et les images d’archives accentuent le côté documentaire du film. Qui doit beaucoup à son acteur principal, François-Xavier Demaison, phénoménal dans la peau du célèbre humoriste, autant sur la scène du Gymnase que dans son quotidien.
Mais en s’attaquant à cette période sensible de la vie de Coluche – sa femme le largue, il plonge le nez dans la coke – de Caunes nous montre aussi un homme blessé et meurtri devant le cadenassage du monde politique qui souhaite lui faire retirer sa candidature. C’est ce côté obscur et parfois pathétique qui donne sa force au film mais qui, bizarrement, suscite également un malaise. Heureusement qu’on nous rappelle que Michel Colucci fut aussi l’homme des Restos du cœur. Troublant.
