Salomé, revue en version chinoise
STIERS,DIDIER
Page 31
Vendredi 17 octobre 2008
Cinéma Lætitia Casta au Louvre, théâtre du prochain film de Tsai Ming-Liang
associer art, comédie musicale, sensualité, top-modèle française et acteur chinois : Tsai Ming-Liang n’a peur de rien.
Paris
de notre envoyé spécial
Pas simple d’entasser vingt personnes dans une chambre d’hôtel où deux tiennent déjà tout juste. Sauf quand c’est pour annoncer la participation de l’une des plus jolies Françaises au prochain film de l’un des plus singuliers réalisateurs chinois. Lætitia Casta n’est-elle pas devenue la Marianne de toutes les mairies hexagonales ? Et Tsai Ming-Liang n’a-t-il pas mélangé sexe et comédie musicale dans La saveur de la pastèque ? Bref, les vingt personnes sont des journalistes asiatiques. Face à eux, dans un divan : le réalisateur, sa muse et son acteur préféré, Lee Kang-Cheng.
Le pitch ? Un réalisateur taïwanais (Lee Kang-Sheng, donc) est invité par le Louvre à tourner un film sur Salomé. Le rôle d’Hérode est confié à Jean-Pierre Léaud qu’il admire, et celui de Salomé à une star, histoire de donner une chance de succès à cette production musicale à petit budget.
Film dans le film où certains joueront leur propre rôle, Face (Visages en français) a notamment été inspiré à Tsai Ming-Liang par… le visage de Jean-Pierre Léaud. « Aux côtés des représentations de saint Jean-Baptiste dans les arts occidentaux », ajoute le réalisateur taïwanais (le vrai), très inspiré par la Nouvelle Vague. « J’ai découvert le cinéma très jeune et j’ai été marqué par Les 400 coups de Truffaut. Je savais que le visage plein de malice trouble de Jean-Pierre Léaud allait marquer mon travail créatif dans les années à venir. »
On l’aura compris, c’est l’œuvre d’art et la création qui seront au centre de ce nouveau long-métrage dont les premiers coups de manivelle seront donnés le 10 novembre. À la question de savoir si le scénario est bouclé, il répond en riant qu’il a pour habitude de l’adapter constamment en cours de route !
Pour le réalisateur de Et là-bas quelle heure est-il ? ou Goodbye dragon inn, tourner au Louvre est une opportunité unique, même s’il devra se plier à des contraintes bien spécifiques : « Mais je vais pouvoir contempler des endroits qu’un visiteur normal ne verra jamais. J’ai par contre décidé de ne rien faire avec Mona Lisa, même si je ne peux pas échapper à Léonard De Vinci… » Et puis, à une époque où le cinéma a quitté les routes de la création pour rejoindre celles du commerce, le remettre en scène dans un tel cadre l’intéressait au plus haut point.
Ajoutez-y une star imprévue dans ce contexte. Lætitia Casta, remplaçante de Maggie Cheung dans ce rôle. L’opportunité pour lui de réfléchir à la relation entre mode et cinéma. « Robert Bresson disait que les acteurs étaient comme des modèles. Avec l’arrivée de Lætitia, Salomé devient un personnage de mode, avec son parcours de top-modèle, les jolis vêtements, les stylistes… L’histoire du film ne se résume pas à Salomé mais aussi à l’actrice qui joue ce rôle. »
P.32 L’interview
de Lætitia Casta
Cette fois, c’en est fini des jeunes premières
Cinéma Laetitia Casta tourne avec Tsai Ming-Liang
Elle avait soif de liberté artistique. C’est auprès d’un réalisateur chinois poétique qu’elle l’a trouvée, Laetitia...
Entretien
Paris
De notre envoyé spécial
Elle est marrante, l’ex-top modèle, quand il s’agit de se mettre le public en poche par une pirouette. À un journaliste asiatique qui lui demande si elle a vu La saveur de la pastèque et Goodbye dragon inn, elle répond que oui : « Et vous voulez savoir si j’ai aimé ? Non ! » Reprenant, le temps que cessent les éclats de rire : « Bien sûr, j’adore son univers très particulier, très fort. »
Qu’est-ce qui vous a intéressé chez Tsai Ming-Liang ?
C’est très différent de tout ce que j’ai pu faire auparavant en tant que comédienne. Et surtout, c’est un vrai auteur, chez qui je sens beaucoup de poésie, de force, un vrai discours… Et de la liberté.
Vous en rêviez ?
Pour moi, ça va être agréable aussi de me laisser porter par un vrai metteur en scène. C’est comme lâcher prise, ne pas porter un film sur les épaules, juste être là en tant que comédienne.
Dans son film, vous jouerez un mannequin…
Pour la première fois, j’ai l’impression qu’un metteur en scène n’a pas peur de mon passé, de ce que je peux représenter, et qu’il veut justement s’en servir.
Vous partagez un peu son intérêt pour la Nouvelle Vague ?
J’ai surtout l’impression de devoir rattraper comme un temps perdu. Des tas de films, dont ceux-là aussi. Le dernier film que j’ai vu, ce n’était pas la Nouvelle Vague, mais Certains l’aiment chaud. J’ai de l’admiration pour tous ces acteurs et ces réalisateurs, comme Bresson par exemple : des films comme Le procès de Jeanne d’Arc et Mouchette m’ont bouleversée. Peut-être que je n’ai pas l’air comme ça, mais je suis vraiment passionnée par le cinéma. Et donc je sais au moins de quoi il parle.
Ce tournage va se dérouler dans quelle langue ?
En fait, le film parle de ça aussi, de l’incompréhension entre les êtres, entre un metteur en scène étranger et les acteurs. Je pense que ce sera aussi beaucoup basé sur l’émotion. À un moment, je lui ai dit que je ne parlais pas beaucoup, dans son film. Il m’a répondu que c’est lui qui était là pour parler en tant que metteur en scène, que le discours venait de lui. Il a raison : on pense parfois qu’il faut beaucoup parler pour avoir l’air intelligente, d’être une bonne actrice ou dégager quelque chose de fort, mais finalement, c’est faux. Ce qui se dit surtout, c’est entre les mots, ce qui se passe dans les silences. Et pour ça, il est merveilleux.
Vous pensez prendre un risque en tournant avec lui plutôt qu’avec un réalisateur français ?
Non, je pense entamer aujourd’hui un travail intéressant. Je crois qu’il est plus intéressant pour moi de travailler avec Tsai qu’avec n’importe quel réalisateur français qui va essayer de faire de moi ce que je ne suis pas : une jeune première. Et venant de la mode, je crois être plus libre que nombre d’actrices.