Débat Dedecker et Aernoudt, toujours aussi complices « On est d’accord sur tout, sauf sur l’avenir de l’Etat » Le président de la LDD, parti que les sondages pointent à la troisième place au Nord, ne lancera pas de pendant en Wallonie. Il applaudit au pas franchi par son ami Aernoudt.
MOUTON,OLIVIER; VANOVERBEKE,DIRK; MARTIN,PASCAL
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Vendredi 24 octobre 2008
Jean-Marie Dedecker. Rudy Aernoudt ne peut plus me surprendre. Nous nous connaissons depuis des années. Nous avons même l’intention de publier un ouvrage ensemble avant les élections. L’initiative de Rudy m’a réjoui. S’il lance son parti en Wallonie, cela me dispense de le faire.
JMD. Non, bien sûr. Nous nous rejoignons sur l’essentiel de nos idées, surtout sur le terrain socio-économique. Mais nous divergeons sur l’avenir de la Belgique. Moi, je suis confédéraliste…
JMD. Non, relisez ses ouvrages : il plaide pour accorder le pouvoir aux entités susceptibles d’assumer la gouvernance la plus efficace. Moi, après de dix ans d’observation politique, je constate que la Belgique, cela ne marche pas.
JMD. Je travaille pour l’instant entre 16 et 18 heures par jour. Je ne peux pas faire plus. Mais je rêve d’un parti qui, là-bas, partage les idées de LDD. Qui plaide pour plus d’autonomie, sociale et économique, en Wallonie.
Rudy Aernoudt. Pour moi, il y a plus de choses qui réunissent francophones et Flamands que d’obstacles qui les séparent. Mais j’ai été chef de cabinet en Wallonie, en Flandre et au fédéral. J’ai constaté les gaspillages accumulés à tous les niveaux. L’inefficacité du secteur public constitue pour moi un thème majeur : on nous parle de 820.000 fonctionnaires en Belgique. Une étude d’Itinera – un groupe de réflexion indépendant – démontre qu’il y en a, en réalité 1.035.000. Plus de 200.000 agents de plus. C’est inouï. Or, l’efficacité du secteur public détermine la compétitivité d’une région.
R.A. Ce sera le point fort du programme. Il faut en finir avec le cliché véhiculé en Flandre du Wallon paresseux. Il faut comprendre. Travailler du matin au soir pour 1.000 voire 1.300 euros, pendant que le voisin touche 1.000 euros d’allocations de chômage et, grâce au travail au noir, s’assure des rentrées plus importantes. C’est le modèle qui est vicié. Les partis en Wallonie protègent ceux qui ne travaillent pas.
R.A. Joëlle Milquet s’oppose aussi à la limitation des allocations de chômage dans le temps.
JMD. Oui, mais elle est communiste. Elle est à gauche du PS.
JMD. Oui, mais j’ai vécu cela au VLD. Verhofstadt évoquait dans ses livres la limitation du chômage dans le temps et la limitation du nombre de fonctionnaires. Au pouvoir, ils oublient tout.
R.A. Il y a 250.000 chômeurs. Depuis la deuxième crise pétrolière en 1978, ce chiffre n’a pas beaucoup évolué. On n’ose pas prendre les mesures cruciales qui s’imposent. En France, ceux qui terminent leurs études ne bénéficient pas d’allocations de chômage. La durée maximale de chômage autorisée y est de 27 mois. Et le taux de pauvreté français est moins élevé qu’en Belgique.
R.A. Le potentiel est, selon moi, plus important en Wallonie qu’en Flandre. Il y a boulevard.
JMD. J’en suis convaincu.
R. A. C’est quoi, être libéral ? C’est stimuler l’initiative des gens. C’est oser parler de la valeur du travail. Je m’adresse à trois groupes cibles : les gens qui travaillent et qui gagnent à peine davantage que ceux qui ne travaillent pas ; ceux qui veulent travailler et veulent à tout prix sortir du chômage ; et ceux qui ont travaillé et ont droit à une pension.
R.A. Je me sens proche de beaucoup de gens au MR. J’ai été chef de cabinet de Serge Kubla et nous continuons à nous voir. J’ai écrit un ouvrage avec Alain Destexhe. Je l’apprécie beaucoup. Mais Jean-Marie a raison. Comme au VLD, il y a au MR de gros embouteillages sur la bande du milieu. Moi, je passe par celle de droite.
R.A. Attendez… J’ai commis quatre ouvrages sur ces questions politiques. Huit cents pages au total. Citez-moi un parti qui dispose d’un programme aussi fouillé. Le groupe du Bon sens, mon groupe de réflexion composé de personnalités de différents milieux dont des professeurs d’université, déterminera mes dix priorités.
Deux conceptions de la Belgique
JMD. C’est un rêve. Impossible… La Belgique se sera évaporée dans 20 ans. Il faut résoudre nos problèmes en accordant le plus d’autonomie possible à nos régions. C’est cela qui nous distingue. Sans cela, nous faisions alliance au sein du même parti. Moi, j’ai vécu trop longtemps dans cet Etat. J’ai assisté à trop de querelles communautaires, y compris dans l’univers sportif que j’ai longtemps côtoyé. J’ai assisté à cette inexorable séparation dans les idées. Ce pays n’éclate pas seulement à cause d’une fissure socio-économique. Il se craquelle de toutes parts. Sur le droit d’asile, le clonage…
R.A. Pour moi, le bon sens, c’est qu’au niveau fédéral, ce sont les Belges qui votent. Qui m’empêche, comme socialiste vivant en Wallonie, de préférer Freya Van Den Bossche à Elio Di Rupo ? Pourquoi empêcher des électeurs wallons de voter pour un Flamand et réciproquement ?
JMD. C’est dépassé, cette idée… Toutes les autres, je les partage. J’ai désormais un partenaire en Wallonie.
R.A. Imaginons que la crise financière ait frappé au moment où il n’y avait plus de niveau fédéral. On aurait envoyé Bart De Wever, le président de la N-VA, chez Sarkozy ?
JMD. Il eût peut-être mieux valu. Lui n’aurait pas vendu Dexia aux Français.
R.A. Ce n’est peut-être pas faux. Mais le problème par rapport à la thèse de Jean-Marie Dedecker, c’est qu’à l’heure actuelle, le niveau fédéral reste indispensable, d’autant que l’Europe patine.
JMD. Le problème, c’est Bruxelles. Moi, je ne suis pas séparatiste. Personne ne sait comment régler le sort de Bruxelles en cas de scission du pays. Je suis confédéraliste. Et je dis « Avec la Belgique, si c’est possible. Sans la Belgique s’il le faut. » Ce pays est aujourd’hui bloqué. Tôt ou tard, il explosera.
JMD. Chaque année, depuis les accords du Lambermont, on vide les caisses fédérales, on transfère plus d’argent aux Régions sans leur attribuer plus de pouvoir. La Flandre reçoit trop d’argent. Et elle le gaspille. L’Etat fédéral ne sera plus en mesure de confectionner un budget l’an prochain.
R.A. Aujourd’hui, le budget n’est déjà plus en équilibre, si on se base sur les chiffres de croissance du FMI. Le problème aujourd’hui, c’est qu’on est taxé de populiste lorsqu’on dit la vérité. C’est Yves Leterme qui a dit qu’il suffisait de cinq minutes de courage politique pour scinder BHV.
JMD. C’est Yves Leterme qui m’a avoué qu’il serait impossible de confectionner un budget, à moins de camoufler un trou de deux milliards d’euros.
« Populiste et fier de l’être »
JMD. J’en suis fier. Les Etats-Unis ont connu le People’s Party qui est devenu l’actuel parti démocrate. Je suis très fier d’être taxé d’Obama flamand.
JMD. Vous croyez ? Qui ose dire qu’il faut limiter le chômage à deux ans ? Qu’il faut s’attaquer à la criminalité ? Qu’il ne faut plus donner de subsides aux entreprises ? Je mets le doigt sur des nœuds, c’est vrai. Mais je ne me limite pas aux critiques, je donne surtout des solutions.
JMD. C’est quoi le Vlaams Belang ? Un discours séparatiste et anti-islamiste. C’est tout. Les francophones diabolisent un parti qui, en Flandre, est en train de disparaître.
R.A. Ce qui me surprend, c’est que l’intellectuel que j’étais jusqu’ici est brusquement devenu populiste, dès l’annonce de ma décision de lancer un parti politique.
JMD. Mais il a raison. Regardez toutes les magouilles dans le cabinet Dewael, plongez dans l’affaire Van Wymeersch, le chef de corps de la zone de Bruxelles-Ixelles. Au Conseil d’Etat, tout est politisé. Après des années de clientélisme, le système est pourri par les partis traditionnels.
R.A. La situation est encore plus grave en Wallonie. Il y a très peu de rotation du pouvoir. Je n’ai rien contre les socialistes. Mais ils gouvernent depuis longtemps et ont un comportement tentaculaire. C’est lié au système : les mutualités, les syndicats sont socialistes . Il faut beaucoup de courage en Wallonie pour ne pas être socialiste. Il faut une autre vague, pour renverser la vague PS en Wallonie. C’est du populisme ? Est-ce que je flatte les gens quand je dis qu’il y a trop de fonctionnaires ? Qu’il faut supprimer les provinces. Qu’il y a plus de fonctionnaires dans la seule province du Hainaut que dans toutes les provinces de Flandre réunies ?
R.A.
JMD. Aujourd’hui, les gens sont enfermés dans un système dont profitent les politiciens. Philippe Moureaux a un jour déclaré que s’il ne voulait pas perdre sa clientèle électorale, le chômage dans sa commune de Molenbeek ne pouvait à aucun prix baisser sous le taux des 16 %. On en est là.
R.A. Allez à Saint-Josse, une des communes de Bruxelles où 52 % des moins de 25 ans sont au chômage. A quelques kilomètres de là, à Zaventem, il y a plus d’un millier d’emplois disponibles. Je suis en faveur de l’Etat. Un Etat efficace. Est-ce libéral ou socialiste ? Mon projet veut donner de l’oxygène à ceux qui veulent faire quelque chose de leur vie. Il doit permettre de financer les pensions et les aides sociales. Mais pour cela, il faut mettre fin aux gaspillages et au parasitisme. Ce faisant, on peut gagner 3.000 euros par Belge et par an. C’est une des conclusions de l’ouvrage que j’ai cosigné avec le sénateur MR Alain Destexhe. C’est un appel au bon sens, pas du populisme.
Populismes, mode d’emploi
Il est partout. À l’extrême droite, mais pas seulement. Des démocrates le pratiquent à l’occasion sans trop s’émouvoir. Gauche, droite, centre. Par saupoudrage ou non. Question de dosage.
Le populisme du XXIe siècle n’est pas un courant. Plutôt une attitude, une forme de communication politique. Mais toujours l’objectif est d’imputer aux élites tous les maux de la Terre. Le peuple, réputé pour son bon sens, est appelé à reprendre le pouvoir qu’elles lui ont volé. Des réponses simples à des problèmes complexes : la recette fait merveille – et accessoirement la guerre – depuis l’Antiquité.
Le populisme est partout en politique. Mais tous les populismes ne sont pas égaux. Depuis 15 ou 20 ans, les mouvements et les partis qui recourent intensément à ses ficelles font florès en Europe. Ils ont pratiquement tous le même fonds de commerce : exaltation de l’identité nationale, xénophobie, racisme parfois, plus récemment islamophobie. Et sacro-saintes valeurs d’autrefois. Travail, famille, patrie ? Pas si simple.
Ceux qui empoignent la massue populiste peuvent s’appuyer sur le fascisme historique. Comme le Vlaams Belang. Pour faire du Parti de la Liberté (FPÖ) une machine à gagner, Jörg Haider n’a pas hésité en son temps à louer le IIIe Reich.
D’autres préfèrent s’attacher aux mérites économiques de leur région, forcément enviée, pillée. C’est la Flandre du Vlaams Belang, de la Liste Dedecker et de la N-VA. C’est l’Italie du Nord qui selon Umberto Bossi, le leader de la Lega Nord, ploie sous le fardeau du Sud.
Des valeurs bien sûr, comme celles que défendent les Kaczynski en Pologne, ultracatholiques et antieuropéens.
Des intérêts particuliers, enfin. Le Parti du Peuple danois trouve son origine dans la lutte contre la rage taxatoire.
Pourquoi cette effervescence ? Les transformations socio-économiques que les Etats doivent affronter expliquent en partie le phénomène à l’Ouest. L’essoufflement de la social-démocratie et des grands partis communistes (France, Italie) n’arrange rien. À l’Est, la faible structuration des partis est mise en cause.
Partout, une constante : le champ politique semble de plus en plus ouvert au populisme. Des « sauveurs de l’Europe » l’ont parfois étreint pour mieux arriver au pouvoir. Prétendre vouloir nettoyer les banlieues au Kärcher comme l’a fait Nicolas Sarkozy, c’est donner – même un instant – dans le populisme le plus basique.
p.18 l’édito
Le MR ne cache pas son embarras
La menace, pour le MR, est ailleurs : les libéraux se battent pour contester le monopole du PS et conquérir, comme aux élections de 2007, le titre de premier parti wallon en juin prochain. Dans ce duel, chaque voix comptera. A ce titre, l’arrivée d’Aernoudt peut bousculer la donne. C’est une personnalité (re)connue et appréciée dans les milieux libéraux francophones. Depuis qu’il a quitté l’administration de l’Economie flamande, cet économiste-philosophe se multiplie, écrit des ouvrages sur la (mal)gouvernance, donne des tas de conférences. Il est souvent invité dans les sections MR du parti. Ce sont des viviers de recrutement où l’on peut côtoyer des déçus de la place qu’on leur a octroyée sur la liste ou des élus qui rêvent d’un coup de barre ultralibéral.
Il suffit d’un petit déplacement de voix pour qu’un siège bascule et oriente la victoire électorale dans l’autre camp, celui du PS. Un PS autant honni par le MR que vilipendé par Rudy Aernoudt, pointé comme responsable de tous les maux wallons. L’annonce de l’arrivée d’Aernoudt a suscité comme seul commentaire présidentiel officiel le prévisible et laconique : « J’attends son programme. » Didier Reynders a ensuite ajouté en réunion : « Et j’aimerais que l’on s’en tienne à cela. » Histoire de faire comprendre qu’il est inutile, au stade actuel, de s’attaquer à Aernoudt. Une allusion à peine masquée au chef de groupe MR à la Chambre, Daniel Bacquelaine, qui se permit, en début de semaine, de le traiter de populiste devant les caméras de la RTBF. Silence dans les rangs, donc.
Aernoudt, disciple du libéralisme, qui plaide la limitation des allocations de chômage, la réduction fiscale, le dégraissage de l’administration et stigmatise le clientélisme ne serait-il pas plus à sa place au MR plutôt que d’en devenir le poil à gratter ? Mais pour l’accueillir, le MR devra encore muscler son discours et jeter aux orties les odes au libéralisme social si cher à Louis Michel. En attendant, les contacts entre Aernoudt et Reynders ne sont pas rompus. Le second vient de discrètement inviter le premier dans un restaurant près de Liège, en compagnie de son épouse, de Serge Kubla et d’Alain Destexhe. Débauchage en vue ? « Pas du tout, explique Aernoudt. Moi, je parle avec tout le monde en Wallonie. » C’est bien cela qui ennuie le MR.
Nicolas Sarkozy
Jean-Marie Dedecker. J’ai beaucoup appris de lui. J’ai lu tous ses livres. Il a raison quand il dit que les socialistes n’ont pas gouverné pour les 75-80 % qui payent les taxes. Ces gens ont été négligés. Je tiens le même discours en Flandre. Rudy Aernoudt. Sa communication n’est pas toujours top, mais il sait ce qu’il veut. Et il y a pas mal de choses avec lesquelles je suis d’accord comme la nécessité de réduire la fonction publique.
Silvio Berlusconi
Rudy Aernoudt. Un Berlusconi n’a pas beaucoup de crédibilité quand il parle de sa volonté de remettre l’éthique au centre de son action. Il est mal placé pour parler de ça. Jean-Marie Dedecker. J’ai un copain proche, médecin à Coxyde, qui est un ami de Berlusconi. Quand je lui parle de ses affaires de corruption, de son côté dictatorial, il me répond : « Quand on fait de la politique à Rome, il faut le faire comme des Romains. » Cela dit beaucoup.
Jörg Haider
Jean-Marie Dedecker. Je ne veux pas être comparé à Jörg Haider. D’abord, je ne le connaissais pas et puis… non, lui, c’est l’extrême droite. Et ceux qui adorent Hitler, ce n’est pas ma tasse de thé. Rudy Aernoudt. Il est mort comme il a vécu. C’était un homme dangereux.
Pim Fortuyn
Jean-Marie Dedecker. Je l’adore. Il faut lire tout ce qu’il a publié. Si on ne l’avait pas tué trop tôt, il aurait modifié en profondeur les Pays-Bas. C’est un de mes modèles. Il a osé dire que quelque chose déraillait dans son pays. Et il venait de gauche comme moi. Rudy Aernoudt. Les gens qui osent écrire, cela veut aussi dire qu’ils ont le courage de leurs idées.
