Raj Kamal Jha recourt à la fiction
DE DECKER,JACQUES
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Vendredi 24 octobre 2008
« Et les morts nous abandonnent » est un roman qui transcende journalisme et technologie.
Pour expliquer ce qui l’a mené à la littérature, il rappelle qu’il a fait au départ des études de technologie. « J’étais passionné par ce savoir-là, parce qu’il était vérifiable, comme j’aimais que dans les mathématiques, on échappe au principe de contradiction. Tout y est logique, symétrique, il n’y a pas plusieurs réponses aux questions que l’on y pose. Mais dans le même temps, je n’ai jamais cessé d’aimer qu’on me raconte des histoires. Ce que je retrouve dans le journalisme, d’ailleurs, où j’attends d’abord de mes collaborateurs qu’ils me racontent ce qu’ils ont récolté comme information. »
La maîtrise de ces deux disciplines (la technologie et le journalisme) l’a mené par défaut vers la littérature. « Je me suis aperçu que face aux événements, surtout les plus violents, on avait droit aux éclairages des experts, des analystes, mais fatalement pas, lorsqu’elles étaient mortes, à ceux des victimes. Ces paroles-là, on ne peut pas les entendre par la raison. Seule la poésie nous permet d’y avoir accès, et les libertés que s’autorise la fiction ».
Raj Kamal Jha ne s’étonne pas de l’accueil fait à ses livres, tellement éloignés du réalisme, dans son pays. « L’Inde est un pays où semblent coexister une profonde spiritualité et un rapport très serein à la modernité et aux usages occidentaux. Mais cette coexistence peut être source de conflits, intérieurs d’abord. C’est ce que mon roman illustre : les explosions d’agressivité sont peut-être liées au fait que cette double appartenance n’est pas résolue. Aspiration au progrès, à la nouveauté d’une part, conservatisme foncier de l’autre : cette bizarre combinaison peut déboucher sur la haine, sur la pire des intolérances. Il n’est pas possible d’aborder ce phénomène autrement que par la voie du roman. »
La traversée d’Ahmedabad
Les morts, autour de lui, pullulent. Nous sommes au lendemain de l’accident ferroviaire qui s’est produit le 27 février 2002 dans l’Etat du Gujurat. Un train incendié y a fait 59 victimes dans la population hindoue. Les représailles n’ont pas tardé : les musulmans étant tenus pour responsables du drame, des affrontements se sont multipliés, faisant plus de mille morts, principalement parmi les présumés fauteurs de trouble.
Raj Kamal Jha traite le sujet d’un point de vue qui est éloigné du journalisme, justement parce qu’il aurait été à même de le faire. Il veut aller plus loin, et plonge la pérégrination du père et de son enfant-monstre dans une ville d’Ahmedabad livrée aux saccages et aux massacres.
Régulièrement, des témoins sont appelés à la barre de ce roman halluciné. Ils ont tous perdu la vie, et leurs paroles improbables sont autant de récits de destins broyés. En saisissant une catastrophe (peu médiatisée hors de l’Inde, peu après le 11 Septembre) par l’angle le plus humain et le plus vulnérable qui soit, Raj Kamal Jha fait du roman un instrument d’investigation extralucide, explorant un fantastique qui ne naît de rien d’autre que d’une exacerbation du réel.
