Raj Kamal Jha recourt à la fiction

DE DECKER,JACQUES

Page 38

Vendredi 24 octobre 2008

« Et les morts nous abandonnent » est un roman qui transcende journalisme et technologie.

rencontre

Raj Kamal Jha est, dans son pays, un journaliste important, puisqu’il dirige l’Indian Express, le principal quotidien de New Delhi. Il précise qu’il a cessé d’être reporter lui-même, mais il anime une équipe d’investigateurs dont il attend qu’ils produisent la meilleure copie possible. « Cela veut dire qu’ils ont pour première mission d’informer, nous explique-t-il, et qu’il n’est pas indispensable de divertir pour autant. L’essentiel, c’est de rendre compte de la complexité des faits. Plus un article est complexe, plus il risque d’être proche de la réalité. Mais en même temps, il doit être clair, sans quoi le lecteur n’obtient pas ce qu’il cherche, à savoir comprendre ce qui lui arrive. La période que nous traversons, où nous sommes très nombreux à être concernés par la crise financière tout en étant dépassés par des mécanismes qui nous échappent, est en ce sens un vrai défi pour l’information. »

Pour expliquer ce qui l’a mené à la littérature, il rappelle qu’il a fait au départ des études de technologie. « J’étais passionné par ce savoir-là, parce qu’il était vérifiable, comme j’aimais que dans les mathématiques, on échappe au principe de contradiction. Tout y est logique, symétrique, il n’y a pas plusieurs réponses aux questions que l’on y pose. Mais dans le même temps, je n’ai jamais cessé d’aimer qu’on me raconte des histoires. Ce que je retrouve dans le journalisme, d’ailleurs, où j’attends d’abord de mes collaborateurs qu’ils me racontent ce qu’ils ont récolté comme information. »

La maîtrise de ces deux disciplines (la technologie et le journalisme) l’a mené par défaut vers la littérature. « Je me suis aperçu que face aux événements, surtout les plus violents, on avait droit aux éclairages des experts, des analystes, mais fatalement pas, lorsqu’elles étaient mortes, à ceux des victimes. Ces paroles-là, on ne peut pas les entendre par la raison. Seule la poésie nous permet d’y avoir accès, et les libertés que s’autorise la fiction ».

Raj Kamal Jha ne s’étonne pas de l’accueil fait à ses livres, tellement éloignés du réalisme, dans son pays. « L’Inde est un pays où semblent coexister une profonde spiritualité et un rapport très serein à la modernité et aux usages occidentaux. Mais cette coexistence peut être source de conflits, intérieurs d’abord. C’est ce que mon roman illustre : les explosions d’agressivité sont peut-être liées au fait que cette double appartenance n’est pas résolue. Aspiration au progrès, à la nouveauté d’une part, conservatisme foncier de l’autre : cette bizarre combinaison peut déboucher sur la haine, sur la pire des intolérances. Il n’est pas possible d’aborder ce phénomène autrement que par la voie du roman. »

La traversée d’Ahmedabad

Au centre de Et les morts nous abandonnent, récit où règne l’épouvante, un enfant qui n’a d’humain que ses yeux. Les seuls organes reconnaissables, d’autant qu’ils interrogent le monde avec une intensité insoutenable. Son visage est dépourvu de tout autre signe distinctif de l’espèce. Son corps, « ils auraient pu appeler ça un tas ». Le père hésite à montrer à la mère ce dont elle vient d’accoucher. Et pourtant, il s’attache à cette masse vivante, il la garde dans ses bras depuis que l’infirmière la lui a confiée. Il est vivant, lui.

Les morts, autour de lui, pullulent. Nous sommes au lendemain de l’accident ferroviaire qui s’est produit le 27 février 2002 dans l’Etat du Gujurat. Un train incendié y a fait 59 victimes dans la population hindoue. Les représailles n’ont pas tardé : les musulmans étant tenus pour responsables du drame, des affrontements se sont multipliés, faisant plus de mille morts, principalement parmi les présumés fauteurs de trouble.

Raj Kamal Jha traite le sujet d’un point de vue qui est éloigné du journalisme, justement parce qu’il aurait été à même de le faire. Il veut aller plus loin, et plonge la pérégrination du père et de son enfant-monstre dans une ville d’Ahmedabad livrée aux saccages et aux massacres.

Régulièrement, des témoins sont appelés à la barre de ce roman halluciné. Ils ont tous perdu la vie, et leurs paroles improbables sont autant de récits de destins broyés. En saisissant une catastrophe (peu médiatisée hors de l’Inde, peu après le 11 Septembre) par l’angle le plus humain et le plus vulnérable qui soit, Raj Kamal Jha fait du roman un instrument d’investigation extralucide, explorant un fantastique qui ne naît de rien d’autre que d’une exacerbation du réel.

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