Pierre Etaix, le cinéaste sans film
VANTROYEN,JEAN-CLAUDE
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Lundi 17 novembre 2008
Cinéma Hommage et soutien à l’artiste réduit à une mort virtuelle
Tapez « Pierre Etaix » sur amazon.fr catégorie DVD… et rien ne surgit. Aucun de ses cinq longs-métrages n’apparaît. Ils n’existent pas en DVD. Comme on ne peut non plus les projeter dans les ciné-clubs ni les exploiter en salles. Pierre Etaix est devenu un cinéaste sans film. Pourquoi ? Un conflit long et stupide entre Pierre Etaix et Jean-Claude Carrière, coauteurs des films, et Gavroche, la société qui en a les droits… et qui ne s’en sert pas. Les procès se suivent et Pierre Etaix attend.
Un Pierre Etaix qui est loin d’être éteint. « J’ai écrit un sujet il y a deux ans. Je l’ai présenté à un producteur qui semblait intéressé au départ. Et puis, d’un rendez-vous à l’autre, il a pris ses distances. Mais ce film, j’y tiens, je veux le faire, mais comment ? je ne sais pas. » Ce n’est pas la première fois que le cinéaste ne trouve pas de producteur. « C’est la énième fois. J’avais un projet avec Jerry Lewis, vers 75, qui n’a pas pu aboutir. On m’a dit : “Jerry Lewis, c’est du passé.” » Plus de films d’avant, aucune concrétisation de projets. La condamnation à mort d’un artiste.
Un artiste qui compte, pourtant. Pierre Etaix fut le gagman de Jacques Tati. Il fut le cinéaste auréolé d’un Oscar en 1963 pour son court-métrage Heureux anniversaire. Il réalisa cinq films époustouflants de sens comique : Le soupirant, Yoyo, Tant qu’on a la santé, Le grand amour, Pays de cocagne, de 1962 à 1969. Dans lesquels il prolonge les leçons de ses maîtres, Buster Keaton, Charlie Chaplin, Laurel et Hardy, Harry Langdon, Harold Lloyd.
Bruxelles ne l’abandonne pas. Si on ne peut pas voir ses films, on peut au moins en montrer des extraits. C’est l’idée d’une soirée consacrée au burlesque au Théâtre de la Toison d’or. Véronique Navarre et notre confrère Nicolas Crousse y ont convié Pierre Etaix, qui y fera un numéro et présentera des extraits de films de ses maîtres et de son ami Jerry Lewis. Des cinéastes belges (Jaco Van Dormaal, Joachim Lafosse, Dominique Abel, Fiona Gordon) se joignent à la fête. « Le cinéma de Pierre Etaix rend heureux », dit Véronique Navarre. Raison de plus pour le soutenir.
P.44 L’Entretien
avec Pierre Étaix
L’art de faire rire, selon Etaix
Cinéma L’artiste sera à Bruxelles mardi soir
L’homme reste cependant souriant, généreux et actif. Comme son personnage de Tant qu’on a la santé : tout s’écroule dans son appartement, secoué par les vibrations du marteau-piqueur qui travaille dans la rue, les tableaux s’écrasent, les verres éclatent, même les notes tombent de sa partition, mais son visage reste impassible.
Oh, je ne sais pas. J’ai été attiré par beaucoup de choses, tout au long de ma vie. Ça a commencé par la musique quand j’avais deux ans. La musique me portait et j’ai toujours cru, mes parents aussi, que j’allais en faire ma vie. Et en fait non. J’ai abordé beaucoup de choses parce que beaucoup de choses m’ont attiré spontanément. Mais je n’en ai finalement approfondi qu’une seule : l’art de faire rire. Et c’est une chose qui est comme l’oreille musicale : innée. Stan Laurel disait : «
Oui, depuis mon enfance. Quand j’étais tout petit, mes parents avaient un commerce de cuirs, je me mettais sur les marches de la boutique et j’observais les gens dans la rue. Puis j’allais montrer à mon père comment une dame marchait.
Je pense, oui. Les choses m’amusaient, je voyais leur côté dérisoire, leurs anomalies. Et puis à 5 ans, mon grand-père m’a emmené au cirque, j’ai vu les clowns et j’ai su que c’était ça que je voulais faire, absolument. J’avais l’impression que ces gens prenaient un plaisir fou à faire ce qu’ils faisaient, ce que j’appelle aujourd’hui l’amour du métier. A six ans, je voulais être clown pour amuser les autres en m’amusant, et c’est une idée qui ne m’a jamais quitté.
Je me garde bien de chercher à expliciter les choses. Ce qui est sûr, c’est que c’est un travail. Il faut avoir la « vis comica » mais au-delà, c’est un labeur. Cela part de l’observation mais ça subit une construction. On se dit que ce serait plus drôle s’il y avait tel détail qui fasse que ça rebondisse, et on arrive à construire un gag, qui est un petit scénario en soi.
Non je ne crois pas. On me disait dernièrement : j’adore Keaton mais j’ai du mal avec Laurel et Hardy. Je peux comprendre cela. C’est mouvant, c’est relatif à une évolution des sociétés. Mais il y a des choses qui fondamentalement restent les mêmes. Ce qui est vrai en tout cas, c’est que dans le comique, tout est fragile, rien n’est jamais acquis, on ne sait jamais qui on touche. Mais quand bien même il n’y aurait qu’une personne qui rie, ça vaut la peine de le faire.
L’histoire du rire suit l’évolution de la société, mais les choses qui appartiennent aux traits de caractère humain restent. Molière est impérissable. Et Molière est d’abord comique. Se demander si
Je ne sais pas ce qu’on appelle des « films comiques » aujourd’hui. Je n’apprécie pas le comique bavard, qui a besoin d’expliquer les choses par le verbe. Ce qui me semble important, c’est un personnage et puis surtout des situations qu’on n’a pas besoin d’expliquer, qui peuvent passer les frontières et toucher toutes les couches de la population.
A certains moments, je suis dans le creux de la vague. Mais je me réveille presque tous les jours avec l’envie de faire quelque chose, d’écrire un texte, de faire un dessin. Tant que je garderai cela, je n’aurai ni amertume ni désespérance.
Oui, il y a des moments où c’est dur. J’ai surtout un sentiment profond de révolte. Non je ne peux pas dire que je suis amer, pas le moins du monde, parfois un peu désespéré, surtout en regardant la société telle qu’elle évolue et où elle va.
Je voudrais revenir à ce qui se faisait naguère au music-hall, à des numéros solides, à de la musique avec des musiciens de jazz. Je voudrais refaire le clown, j’ai un numéro tout prêt qui ne demande qu’à vivre. Mais tout ça est encore assujetti à des problèmes financiers.
Je m’appuie toujours sur la tradition : c’est seulement la tradition qui permet de se renouveler. Mais je n’ai pas de regard sur le passé. Ce qui m’intéresse, ce sont les outils nouveaux. Dans le film que je veux faire, je veux utiliser tous les principes des effets spéciaux. Mais je ne voudrais pas que les effets spéciaux soient l’arbre qui cache la forêt.
Ah oui ! La chose qui me fait le plus peur, ce sont les spectacles tapageurs, qui mettent au premier plan des choses qui épatent les gens pour rien. Le Cirque du Soleil, c’est épouvantable : il n’y a pas un artiste, une troupe qui m’émeuve.
Oui. C’est une entreprise financière, du showbiz. C’est le dégoût intégral. J’ai vu le Cirque du Soleil à Las Vegas, je n’ai retenu qu’une chose. Dans ce spectacle tapageur, il y avait un numéro de main à main, très simple, deux hommes, les Alexis Brothers. Sans déballage de chorégraphies, de lumières, de fumées, de pistes qui montent et qui descendent, ils ont fait un triomphe.
Ah, surtout pas. Je vais voir Bouglione toutes les années avec ma femme, et c’est un plaisir immense de voir le cirque plein et les gens fous de bonheur, qui applaudissent spontanément, sans qu’on leur brandisse sous le nez un panneau « applaudissez ».
