Royal ou Aubry ? Suspense, encore
MESKENS,JOELLE
Samedi 22 novembre 2008
France Un coude à coude très électrique au Parti socialiste
Aubry ou Royal ? Les deux camps se disputent
la victoire après le vote des militants qui devait désigner la Première secrétaire du PS français. La guerre aura duré jusqu’au bout…
PARIS
De notre envoyée permanente
Si les premières indications tombées dans la nuit de vendredi à samedi, à l’heure de mettre cette édition sous presse, se confirmaient, Ségolène Royal aurait remporté son pari. Selon son camp, elle remporterait une victoire nette sur sa rivale. Mais le camp Aubry parlait plutôt d’un « coude à coude » et même, selon certains de ses lieutenants, d’une victoire de la maire de Lille ! Le suspense, jusqu’au bout. Et l’ambiance, du coup, forcément électrique.
Si Royal l’emporte, ce serait l’histoire d’une incroyable traversée en solitaire. Une course à la voile, et par très grands vents, entamée depuis deux ans déjà, lorsqu’elle avait disputé la primaire face à Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn. Prendre le contrôle de la gauche française. S’imposer comme première opposante à Nicolas Sarkozy.
Si elle s’emparait du PS, Ségolène Royal aurait les clés de la vieille maison et la légitimité pour entamer les grands travaux de rénovation. A 55 ans, l’ancienne ministre deviendrait la première femme à diriger le Parti socialiste. Une première à gauche, alors qu’à droite, Michèle Alliot-Marie avait déjà su s’imposer, il y a près de dix ans, au RPR.
Avec elle, la transformation s’annoncerait radicale. Si le mot n’avait pas été préempté par un certain Nicolas Sarkozy, elle parlerait sans doute de « rupture ». Ségolène Royal, c’est le règne de la démocratie participative. Sa façon de prendre le pouls des citoyens, de faire de chacun un « expert », a été moquée jusqu’à la caricature. « On s’est trop souvent coulé dans le moule de l’opinion », attaquait encore Martine Aubry, le week-end dernier, au congrès de Reims. Qu’à cela ne tienne. Celle que l’on surnommait il y a peu encore la « Madone des sondages » veut être au plus près du peuple. Y compris sur les questions les plus stratégiques. N’a-t-elle pas promis de consulter les militants sur la question ô combien sensible d’une alliance avec le MoDem du centriste François Bayrou ?
Son style, lui aussi, a fait les délices de ses détracteurs. Féminité assumée, allure rajeunie et meeting new-look au Zénith en septembre dernier : autant de postures qui ont fait ricaner. Quelques phrases qui ont fait date (« Aimons-nous les uns les autres », par exemple) ont achevé de lui tailler le costume d’une candidate « christique », en opposition radicale avec la culture laïque du parti.
Son programme, enfin, a été critiqué pour ses incohérences : ses emprunts à la droite (l’ordre, l’autorité, la nation, etc.) et ses volte-face conceptuelles (elle estime que la social-démocratie est un modèle dépassé alors qu’elle la défendait encore lors de la dernière présidentielle) ont alimenté son procès en insincérité, voire en incompétence.
Mais si c’était Martine Aubry qui l’emportait, comme le revendiquait son camp à l’heure de mettre cette édition sous presse ?
Sa victoire serait alors en demi-teinte. Car moins franche que ne le promettait l’arithmétique (elle bénéficiait du soutien de tous les ténors du parti), elle n’aurait pas les coudées franches pour entamer la nécessaire mutation. Flanquée de ses anciens barons, elle aurait d’autant plus de mal à incarner une rénovation, qu’elle promet pourtant. Comme Ségolène Royal, elle veut ouvrir « les portes et les fenêtres du parti », refaire du siège de la rue de Solferino une ruche d’idées, faire apparaître des visages neufs, symboles de la diversité de la France. Mais, surtout, elle veut remettre le social au cœur du parti. Faire en sorte que les socialistes rebattent le pavé dans les manifs. Et, bien sûr, qu’ils deviennent à nouveau audibles face à Sarkozy.
Symbole des années Jospin, elle avait été l’artisan des grandes réformes de société de la gauche plurielle : les trente-cinq heures, bien sûr (qu’elle n’a jamais reniées) mais aussi la couverture maladie universelle.
La prise du parti devrait certes lui donner des ailes. Au sein d’une gauche en panne de leadership, elle endosserait aussitôt le costume de présidentiable.
Mais le scénario, façon avant dernière élection américaine, est le pire que l’on pouvait imaginer pour le Parti socialiste. Car il ne met pas fin à la guerre des chefs. Et la contestation du vote par les deux camps pourrait même exacerber encore les passions et les haines de ces derniers jours.
Martine Aubry a eu beau promettre de tendre la main à l’adversaire en cas de victoire. Et Ségolène Royal faire de même. Les rivaux d’hier ne sont pas prêts à se ranger corps et âme derrière l’une ou l’autre.
Après trois défaites aux dernières élections présidentielles, le Parti socialiste n’est pas prêt de sortir de la crise. C’est à l’Elysée, cette nuit, qu’on a dû passer une très bonne soirée. La route de Nicolas Sarkozy paraît bien dégagée avant la course élyséenne de 2012…