L’antiracisme, adversaire de la liberté d’expression et du droit à la vie privée ?
n.c.
Page 24
Mercredi 26 novembre 2008
Carte blanche
Ils demandent également au Mrax de lutter pour l’abolition des lois – « antidiscriminations » et « antinégationnisme » – qui permettent ce type de poursuites.
Ils qualifient de « méthodes d’infiltration » la manière dont ont été recueillis les propos antisémites et négationnistes tenus, selon eux, « en privé » : ce qui serait dès lors « extrêmement grave », digne d’un climat « totalitaire ». Factuellement, ils se trompent ! La chansonnette antisémite fredonnée par le sénateur Delacroix n’a pas été saisie par une caméra cachée dans sa chambre à coucher. La vidéo, rendue publique par son entourage, a été filmée, sans qu’il soit fait preuve de discrétion sur une terrasse de café, lieu on ne peut plus public. Quant au député fédéral Cocriamont, l’intervieweur (2) s’adressait à un personnage public, exerçant un mandat public et qui, pour l’enregistrement audio, le recevait très officiellement dans son bureau au Parlement !
Certes, le souci de préserver un espace privé en dehors de toute ingérence de la loi est légitime.
Mais dans un Etat de droit, ce principe ne peut être que relatif, et non absolu. Chacun accepte que la loi interdise aux parents de battre leurs enfants dans l’intimité du foyer familial. De la même manière, nos lois, qui voient l’égalité et la non-discrimination inscrites jusqu’au cœur de notre Constitution, établissent que le racisme et le négationnisme sont un délit, et non une opinion : ils doivent être combattus et pour ce faire, la preuve est libre.
Nous insistons à cet égard : si tel n’était pas le cas, notre société serait désarmée pour lutter contre les discriminations qui, pour la plupart d’entre elles, se manifestent dans un cadre… privé précisément : quand un employeur discrimine à l’embauche, il le fait dans son bureau. Quand un portier refuse l’accès à une boîte de nuit, il le fait sur le perron de l’établissement. Quand un propriétaire refuse un logement, il exclut par la simple voie téléphonique.
Nous invitons donc ces universitaires à bien réfléchir sur les effets pervers de l’argument « respect de la vie privée » séduisant en théorie, mais contre-productif sur le terrain.
Nous sommes également surpris de voir ces penseurs remettre en question un des moyens essentiels pour combattre le racisme : le droit des associations de se porter parties civiles.
En Belgique, seule la magistrature peut « décider souverainement ce qui doit et ne doit pas être poursuivi » : ils commettent donc une grossière erreur juridique, lorsqu’ils allèguent que « le législateur a confié à certaines organisations, comme le Mrax » une telle attribution.
Il n’y a donc pas lieu de créer la confusion et d’agiter des craintes injustifiées. Notre seule opportunité est de saisir le juge qui, lui seul et en toute indépendance, décidera des suites à donner aux éléments que nous soumettons.
Disposer du droit d’ester en justice est essentiel. Un exemple concret : dans une récente enquête menée par le Mrax auprès d’une centaine de demandeurs d’emploi d’origine étrangère (3), près de la moitié (!) déclaraient avoir subi au moins une fois une discrimination raciste sur base de leur origine ou couleur de peau. Dans la moitié des cas, la discrimination raciste a été vécue au moment d’un entretien d’embauche, au moyen des paroles, souvent dans un bureau porte fermée, sans témoin gênant. Or à peine 4 % (!) des victimes osent ou ont les moyens de déposer plainte elles-mêmes, tandis que 80 % (!) déclarent ne même pas vouloir en témoigner en raison du peu de confiance qu’elles ont en l’efficacité de la justice. Quelle serait la situation si des associations comme les nôtres n’étaient pas là pour partager notre expertise, redonner confiance en nos institutions et tenter de mieux faire appliquer la loi ?
Enfin, on ne peut que regretter le propos « toute personne qui a des idées politiquement incorrectes sur quelque sujet que ce soit (…) devra dorénavant se méfier », propos assez familier dans la rhétorique classique de l’extrême droite d’ailleurs. A moins de défendre une vision dangereusement dogmatique de la liberté d’expression, il n’y a pas de quoi inquiéter grand monde : la plupart des idées, y compris le blasphème, peuvent – à juste titre – être librement exprimées.
Mais, par exemple, chanter gaiement « Ma petite juive est à Dachau, elle est dans la chaux vive, elle a quitté son ghetto, pour être brûlée vive » ne se limite pas à exprimer « des idées politiquement incorrectes ». Au-delà des faits énoncés (une enfant a été brûlée vive), ce chant participe d’une rhétorique performative et cynique : il s’agit d’exprimer la joie devant un génocide et d’en minimiser la portée. Ce qui porte une atteinte violente à la dignité humaine.
Le « véritable antifascisme » consiste à protéger cette dignité, à « défendre les libertés » de manière relative (et non absolue), à ne pas les opposer à la lutte antiraciste, et « pas à les assassiner » par deux objections qui, dans le fond, confortent l’extrême droite… contre laquelle nous confirmons le maintien de nos plaintes !
