Rire amer, cabotins non admis

FRICHE,MICHELE; WYNANTS,JEAN-MARIE

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Lundi 1er décembre 2008

Scènes « Cuisine et dépendances » à Wolubilis

CRITIQUE

Vous ne serez pas dépaysés par cette version de Cuisines et dépendances que nous a mitonnée Daniel Hanssens. Chaque meuble et accessoire a retrouvé ses marques, dans un réalisme rafraîchi à la mode Ikea, ce qui évite de peu un copié-collé de la création en 1991. Ici, à Wolubilis, Martine et Jacques ne reçoivent plus leurs vieux amis un soir de juin, mais le 31 décembre, avec nœuds pap et sapin : une entorse au texte original qui renforce le souci du « paraître » souriant.

Subtile, grinçante, Cuisine et dépendances n’a pas pris un grain de poussière. Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri ont mis le doigt juste sur des humains qui nous ressemblent, en effleurant sous le couvert de la légèreté, leurs petites blessures, leurs contes de fées écornés, leurs égoïsmes. Pas de grands monologues, un sobre dosage de bons mots, des bouts de conversations qui s’allument et s’éteignent sans rien résoudre, entre le champagne et le haddock. Et c’est à la cuisine qu’on vide les plats, met au frigo, se trompe d’armoires… Belle métaphore ! C’est là aussi, exclusivement, que se détricoteront en géométrie variable les « dépendances » des uns et des autres, du poker au vedettariat.

On n’y verra jamais les objets de fantasmes, cet animateur célèbre de télévision, cette Marylin bien moulée… De quoi friser les imaginations sans borner l’horizon. Une fois de plus, on reste époustouflé par la précision sobre du jeu de Daniel Hanssens, cette manière nette de détailler le verbe, de mesurer le silence et d’en faire rebondir les échos. Il endosse ici le personnage du râleur aigri, maladroit, solitaire, qui, peut-être, repartira avec Charlotte, la compagne de l’animateur vedette.

Chloé Xhaufflaire se glisse dans ce rôle tout en élégance souriante, qui oscille entre résignation et indifférence. À l’inverse, Martine trouve en Isabelle Paternotte de quoi extérioriser ses nerfs à vif dans l’engrenage d’une vie éteinte… mais aussi de laisser poindre l’émotion, lorsque, une Barbie en mains, elle baisse pavillon, face à son mari, un Pascal Racan roublard dans la fausse naïveté. Quant au frère joueur de poker, infantile et cynique, il fait mouche avec Nicolas Buysse.

Au total, une comédie au rire mesuré, acide et dégraissé, sans saillie novatrice ni relecture, mais bien servi par le talent de ses interprètes hors de tout cabotinage.

Wolubilis, jusqu’au 7 décembre. Théâtre Royal de Namur du 8 au 14/12 ; Centre culturel d’Uccle du 16/12 au 3/1/2009. 079-75.42.42 ; www.argan42.bbe

Agnès Jaoui : « C’est mon premier petit »

ENTRETIEN

Bonjour, je suis à vous tout de suite, je dis juste un mot à mes musiciens. » A peine revenue de tournée en Nouvelle-Calédonie avec son spectacle musical, Agnès Jaoui s’est remise au travail. Les musicos rigolent tandis qu’elle explique qu’elle doit faire un break pour une interview. L’ambiance est détendue. Et la comédienne, chanteuse, auteure, scénariste, réalisatrice (ouf !) toute disposée à remonter le temps.

Vous avez créé « Cuisines et dépendances « en 1991. Qu’est-ce que cette pièce représente pour vous aujourd’hui ?

Le moment où ma vie a basculé dans le rêve. C’était la première fois que chacun de nous vivait un succès comme acteur, auteur, metteur en scène… On s’appelait le Club des 5 avec Jean-Pierre (Bacri), Dada (Jean-Pierre Daroussin), Sam (Karman) et Zabou. Tout était découverte du bonheur, du plaisir : le succès du spectacle, puis le film, la tournée… C’était Noël tous les jours. Lors de la dernière, à Manosque, il pleuvait des cordes. A la fin du spectacle, on ne pouvait plus jouer tellement on pleurait. On est parfois bloqué par des fous rires, nous on avait des fous pleurs. Un moment, Sam devait se planter devant Dada et lui dire : « Regarde-moi bien, c’est la dernière fois ! » Et là, Daroussin est resté sans voix, pétrifié, incapable de sortir sa réplique. Le public n’y comprenait rien, on était tous déformés par les larmes. Voilà, c’est mon premier petit…

Quand le petit grandit, on a souvent du mal à le laisser vivre sa vie. Est-ce pareil pour vous ?

C’est toujours un peu curieux. J’ai vu quelques mises en scène. En Allemagne, en Angleterre, en Italie, en Espagne. C’est bizarre mais agréable. Surtout grâce aux comédiens parce qu’il y a comme une filiation entre nous. On vit la même vie à travers nos personnages… En plus, il y a le plaisir et même un certain sentiment de fierté à être joué par d’autres… Vous imaginiez un tel succès au moment de l’écriture ?

Jamais. Je n’étais même pas sûre que ce serait jamais joué. Même par nous. Un truc pareil, c’est mieux que de gagner au Lotto.

Quand une nouvelle adaptation est présentée, vous n’avez aucune crainte ?

Si bien sûr mais franchement, je suis vaccinée. La première adaptation de Cuisines et dépendances s’est faite au Canada. Pour diverses raisons, on nous avait dit : « C’est au Québec, le langage n’est pas pareil, on va traduire. » Quand j’ai reçu la première traduction, c’était épouvantable. Il y avait par exemple une réplique qui disait : « Je veux bien meubler mais je ne sais pas quoi dire. » Dans leur version c’était devenu : « Je veux bien meubler mais je n’ai pas de meubles. » Ils avaient ajouté partout des gros gags bien lourds dans ce style. Et sur l’affiche, on voyait cinq types avec des bérets et des baguettes ! Après ça, vous pouvez tout supporter. Soit on devient folle, soit on se dit : OK, ce n’est plus à moi. Je suis très contrôleuse et perfectionniste pour mon travail. Mais après, il faut savoir lâcher.

Vous allez voir les spectacles tirés de vos pièces ?

J’y vais quand je peux mais je ne m’y précipite pas forcément parce que ça fout quand même un peu le cafard. C’est à la fois émouvant et bizarre. On a quand même joué cette pièce 460 fois alors quand je la revois, je passe en même temps les deux heures avec Zabou, Dada, Sam et Jean-Pierre. C’est très étrange.

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