L’avenir pour l’Europe : clivage gauche-droite, nouveau nationalisme, ou débat démocratique ?

n.c.

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Mercredi 10 décembre 2008

Carte blanche

Christophe Bickerton Chercheur en sciences politiques à l’Université d’Oxford

Ces 11 et 12 décembre, les dirigeants politiques de l’Europe se réunissent à Bruxelles. Une priorité sera de prendre une décision sur l’Irlande et son « non » au traité de Lisbonne en juin dernier. Cette décision va peser lourd dans le débat autour de la démocratie en Europe et elle coïncide avec un désenchantement croissant en Europe. Que signifie cette nouvelle résistance à l’Union européenne et peut-elle devenir une force progressive en Europe ?

Depuis presque deux décennies, l’UE fait face à de nouvelles mobilisations contre le projet d’intégration. Le traité de Maastricht avait suscité pour la première fois en France un débat politique autour des mérites de l’UE. Le « petit oui » a sauvé François Mitterrand, mais a remis en cause l’inévitabilité de l’intégration européenne. Depuis, on ne croit plus, en France, à la fameuse phrase de Jaques Delors, prononcé en 1983, « notre seul choix est entre l’Europe et le déclin ».

La résistance s’est accentuée et le désenchantement autour de l’UE est aujourd’hui palpable. Le « petit oui » français fut accompagné par un rejet danois de Maastricht, et un refus suisse de se joindre à l’Espace économique européen (EEA). En 1994, la Norvège a voté contre l’adhésion à l’UE pour une deuxième fois, avec 5 % de marge. Les Danois, après avoir négocié des « opt-outs » sur le traité de Maastricht, ont voté deux fois contre l’entrée dans l’Union monétaire. En 2001, les Irlandais ont voté « Non » au traité de Nice. Enfin, en 2005 le « consensus permissive » autour de l’intégration – en doute depuis 1992 – a éclaté avec le double Non de la France et la Hollande. Trois ans plus tard, après un rafistolage méticuleux de l’ancienne Constitution, les Irlandais ont à nouveau mis les bâtons dans les roues de l’UE en votant « non » au traité de Lisbonne.

Que penser de cette nouvelle opposition à l’UE ? Représente-elle une politisation de l’Union ? Cela paraît évident. Il existe aujourd’hui un nouvel acteur sur la scène européenne : le citoyen désenchanté qui refuse de croire à tout ce qu’on lui dit sur l’Europe. Et la haine éprouvée pour les référendums par tous ceux qui veulent faire avancer l’UE est la preuve que ce citoyen n’est pas le bienvenu à Bruxelles.

Mais comment devons-nous comprendre ce désenchantement et quelle position faut-il prendre pour le transformer en force progressive ? Certains y voient l’arrivée de batailles idéologiques ; c’est le retour de la confrontation gauche-droite mais à l’échelle européenne. Ce fut le message, pour certains, du « non » français de mai 2005 : la Constitution était pour eux un cheval de Troie du néolibéralisme européen et les Français auraient voté « non » pour défendre une Europe sociale...

D’autre s’imaginent que nous vivons un retour à l’Etat-nation. La mobilisation contre les « apatrides » de Bruxelles est preuve d’un nouvel identitarisme national. Un des slogans en Irlande pour la campagne du « non » en 2008 fut « Ne nous menacez pas ». Un message qui visait aussi bien la Commission européenne que Sarkozy et Merkel, les vrais maîtres d’Europe. L’opposition d’aujourd’hui est-elle incarnée par la lutte du David Irlandais contre le Goliath Européen ?

En réalité, nous ne vivons ni un retour à la nation ni un nouveau conflit de classes à l’échelle européenne.- Le « non » Irlandais n’était pas anti-européen, ni anti-immigration non plus. Aucun sondage ne fait croire à l’explication identitaire. Certains leaders du « non » rêvent d’une telle Europe mais ce n’est qu’un rêve. Il en va de même pour ceux qui veulent vivre le « Grand Soir » dans un nouveau conflit social européen. Il existe bien sûr des inégalités en Europe, mais l’intégration européenne s’est construite sur le cadavre de la gauche politique. Ce fut l’échec du socialisme mitterrandien en France, qui ouvrit la voie au marché unique. Margaret Thatcher s’est emparée de l’Europe pour enterrer le syndicalisme britannique.

Il n’y a pas de retour en arrière. Le sens qu’on peut dégager des nouvelles résistances à l’UE est celui d’une réaction contre la politique du fait accompli. En 2005 et en 2008, le message des élites politique fut le même : faites comme on vous dit, et tout ira bien. C’était un choix fictif : il y avait une seule réponse, celle du « Oui. » L’UE incarne cette vision de la politique, répandue partout en Europe, où le rapport entre les citoyens et leurs dirigeants n’est pas un rapport de représentation mais de confiance et de foi.

La mobilisation ne doit donc pas se faire autour des vieux discours nationalistes ou de classes, mais au tour du principe de la démocratie. C’est ce principe qu’il faut défendre contre les machinations pour un deuxième vote en Irlande l’année prochaine. Soyons clairs, pour que les chefs d’État puissent nous entendre le 11 et le 12 décembre : Non veut dire Non !

L’auteur organise un débat à Bruxelles le 8 décembre, intitulé « Non veut dire Non ! ». Contacts :

christophe.bickerton@politics.ox.ac.uk

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