Vertiges de l’amour

CROUSSE,NICOLAS

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Mercredi 24 décembre 2008

Cinéma « Two lovers » est sur nos écrans dès aujourd’hui

James Gray touche en plein cœur avec son lumineux quatrième film, adapté d’un texte de Dostoïevski.

Paris

De notre envoyé spécial

Le journaliste s’épanchant auprès de l’artiste, afin de lui avouer l’émotion intense que son travail lui a procuré : voilà, misère, qui arrive souvent quand il s’agit de servir la soupe aux compliments. Mais beaucoup plus rarement, oui extrêmement rarement, quand c’est le plein cœur, touché coulé, qui parle. C’est pourtant la façon dont nous faisons la connaissance de James Gray. En lui confessant sans fioritures que son film nous a mis la grande claque, la larme, la chair de poule. « Pas facile, dans ces conditions, fais-je en préambule au réalisateur, de passer au traditionnel rituel du question-réponse. » « Pourquoi ? », fait-il. « Parce que, reprend votre serviteur, il n’est pas si simple que cela de passer du registre de l’émotion totalement intimiste à l’exercice professionnel du petit critique de salles obscures. » « Il faut pourtant essayer », s’étonne Gray, avant d’entamer un dialogue d’une demi-heure qui tient plus de la rencontre touchée par la grâce que de l’interview.

Boudé par Cannes

Voilà. On n’a encore rien dit et pourtant tout est déjà dit : Two lovers, petite merveille d’une fin d’année décidément généreuse en bons films (Louise Michel, autre gourmandise rare, sort également aujourd’hui), vous brise le cœur et vous rend plus humain. Il faut courir le voir.

Et rendre justice à ce nouveau petit miracle du cinéaste new-yorkais, dont le Festival de Cannes a une nouvelle fois snobé le très grand talent. On le fait remarquer à Gray, décidément mal aimé de la Croisette. Il réagit : « Les films plus difficiles et rigoureux ne sont pas aidés, en festival. On y voit trois films par jour durant une douzaine de jours. Il y a des films qui ont besoin de mûrir en vous. Il faut le temps de les adopter, de les digérer. On n’en fait pas le tour d’un jugement rapide. Mes films sont supposés être simples en surface. Ils sont en vérité simples et ambigus, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Simple n’est pas synonyme de facile. Moi, j’aime qu’une histoire soit simple, archétypale, et qu’on puisse se connecter à des éléments thématiques plus importants. »

Adapté d’un texte de jeunesse de Dostoïevski (Nuits blanches), Two lovers fait le portrait d’un homme sous influences : Leonard (Joaquin Phoenix), suicidaire à répétition tentant de reprendre pied et goût à la vie, en entamant une nouvelle relation amoureuse… puis une autre. Leonard a l’instabilité galopante d’un damné. Chez lui, l’amour n’est jamais une plaine de jeux ou une piste d’aviation vers le grand bleu. C’est un casino terrible, où ce que l’on gagne en une nuit peut être perdu en une seconde.

James Gray n’a pas son pareil pour filmer les vertiges de l’amour. On l’a dit : son film, atmosphérique et existentiel, est d’une simplicité qui désarme. Il ressemble comme à deux gouttes d’eau à un mélo ordinaire. Le génie de Gray est de composer sa petite musique entre les lignes. Et de transformer, l’air de rien, la plus banale des histoires (un homme et deux femmes) en une matière électrisante et envoûtante, qui vous poursuit longtemps après le mot fin.

p.16 L’acteur : Joaquin Phoenix

p.29 entretien

avec james gray

mad la critique du film

James Gray, le mâle d’aimer

Cinéma Sortie de « Two lovers », ce mercredi

Les « Nuits blanches » de James Gray sont plus belles que nos jours. Rencontre avec un grand réalisateur.

Entretien

Paris

De notre envoyé spécial

James Gray, vous nous touchez profondément avec cette histoire simple, qui ne l’est pas tant que ça. D’où vient-elle ? On a l’impression qu’elle vient de loin, pour vous ?

C’est un film très personnel. À bien distinguer d’autobiographique. Personnel et autobiographique sont deux choses très différentes. Personnel, pour moi, ça signifie que je suis profondément touché par les idées et éléments thématiques de l’histoire. À ce niveau-là, oui, c’est un film très personnel. Maintenant, je suis un homme marié et heureux, ma femme est fantastique, mais l’idée du désir, l’idée que le désir est une projection de ce que nous attendons de l’autre, et qu’au fond dans le désir on avance toujours comme en des sables mouvants, que le sol se dérobe sous vos pieds, cette idée-là m’est très importante. Vous savez, j’ai rencontré ma femme lors d’une soirée, et il m’arrive de penser que si ce soir-là elle s’était habillée différemment, avait porté des chaussures différentes ou s’était maquillé différemment, peut-être que je ne lui aurais jamais adressé la parole de ma vie. Ça ne veut pas dire que je ne fais attention qu’au look. Mais les éléments superficiels de sa façon de se présenter ce soir-là reflétaient les projections de mes désirs.

Dans « Belle du seigneur », Albert Cohen s’interroge sur l’influence du hasard ou du détail sur la construction d’une passion. Le prince Vronski, écrit-il, ne serait probablement jamais devenu fou amoureux d’Anna Karénine s’il avait manqué le soir de leur rencontre une toute petite dent à la belle. Ce qui laisse rêveur sur le poids de cette relation : une dent, c’est deux grammes !

Oui, c’est étonnant. Et tellement vrai. Tout amour, si l’on veut bien se donner la peine d’être sincère une minute, est à l’origine basé sur ce type de détail mystérieux. Nos désirs viennent de ces zones obscures, tangibles, et tellement peu concrètes et rationnelles, si on y pense. Voilà ce qui m’est personnel dans cette histoire. Qui révèle quelque chose de tragique sur la condition humaine. Je ne pense pas que nous sommes capables de voir distinctement l’autre tel qu’il est vraiment. On ne le perçoit que dans un halo de sensations personnelles. C’est ce qui arrive à Leonard, imperméable à la compréhension et à la connaissance de ses propres désirs, qui le font valser d’une femme à une autre.

C’est littéralement vertigineux. L’amour ne serait à cette lumière qu’un énorme casino.

Oui, et c’est amusant que vous utilisiez le mot de vertige. J’ai insisté avant le tournage pour voir avec Gwyneth (Paltrow) et Joaquin (Phoenix) le film Vertigo (NDLR : le titre original de Sueurs froides, d’Alfred Hitchcock). Il y a peu de films comme celui-là qui parlent aussi bien de l’amour romantique. Qui en parlent comme d’un sujet très sérieux. Comme d’une obsession tenace, étrange, sinon étrangère à soi-même. James Stewart n’est pas tellement amoureux de Kim Novak. Il est amoureux d’une idée d’elle : comment elle s’habille, se coiffe. D’habitude, le traitement au cinéma du sentiment amoureux est léger, proche de la comédie. Alors que, oui, être amoureux est comparable au sentiment de vertige.

Ou de mal de mer ? Tout à coup, on est malade. Et tout à coup, l’autre est propulsé au rang de médicament humain.

De médicament ou de drogue, c’est cela ! On a beaucoup parlé de tout cela, très directement, pendant l’enfantement du film, avec Joaquin et Gwyneth. Gwyneth s’est fort investie. Mais il lui a fallu le temps. Le temps de comprendre les doutes et les abysses qui habitaient son personnage. Ce n’était pas si simple pour elle de jouer quelqu’un de tellement égaré, paumé. Joaquin l’a alors rassurée, en lui disant “Mais nous sommes tous pareils, nous en sommes tous là.” Joaquin est la pièce centrale de ce film, pour moi. Je n’aurais pas fait le film sans lui. Ni sans Gwyneth.

Gwyneth surprend. On ne l’attendait pas forcément ici !

Gwyneth est une actrice remarquable. Avant de commencer le film, Joaquin et moi étions nerveux. Je l’aimais beaucoup depuis longtemps, et Joaquin et moi avions appris qu’elle n’aimait pas faire beaucoup de prises. Pas plus qu’elle n’aimait l’improvisation. L’inverse de Joaquin. Puis, durant le tournage, Gwyneth s’est mise d’elle-même à entrer doucement dans l’improvisation, en me disant qu’elle voulait diminuer au minimum la distance entre elle et son personnage. Elle nous a impressionnés. Et Joaquin s’est mis, lui l’improvisateur, à être plus discipliné et à faire moins de prises. En somme, ils se sont rencontrés. Et ce fut un plateau très heureux.

Comment avez-vous travaillé sur le texte de Dostoïevski, « Nuits blanches » ?

C’est un petit texte de jeunesse, sorte de version imparfaite des Carnets du sous-sol. Dostoïevski parle de gens qui, aujourd’hui, seraient réduits à l’étiquette de maniaco-dépressifs.

Les temps ont incroyablement changé, de sorte que vous ne pouvez plus aujourd’hui adapter Dostoïevski au seul premier degré. Il faut néanmoins conserver intacts les éléments intemporels, ceux qui tournent autour de la nature chaotique du désir.

Pas de résultats.