L’autre face obscure du nucléaire : la Somalie poubelle de l’Europe

n.c.

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Vendredi 26 décembre 2008

Carte blanche

Juliette Boulet Députée EcoloIsabelle Durant Sénatrice et coprésidente d’EcoloFrancisco Padilla Conseiller en affaires européennes et internationales

Le 8 décembre dernier, les ministres des affaires étrangères de l’Union européenne approuvaient officiellement l’ordre de déploiement de l’opération Atalanta visant à sécuriser le trafic au large des côtes somaliennes, dans ce qui constitue la première opération navale dans l’histoire de l’UE. La mission prioritaire de cette opération doit consister à assurer l’accompagnement des bateaux du Programme Alimentaire Mondial qui acheminent l’aide humanitaire à la Somalie. Après les actes de piratage qui ont défrayé la chronique ces dernières semaines, nul ne doute cependant qu’il s’agira également de sécuriser cette route hautement stratégique pour le transport du pétrole du golfe Persique vers l’Union européenne et l’Amérique du Nord, ainsi que les itinéraires des nombreux bateaux de plaisance qui parcourent le large des côtes somaliennes. L’efficacité avec laquelle l’UE a mis en place cette opération militaire conjointe contraste en tout cas de manière spectaculaire avec l’incapacité dont fait preuve l’Union pour mettre en place une réaction commune visant à protéger les populations du Kivu.

La Somalie est plongée depuis 1991 dans une guerre oubliée atroce et interminable qui entraîne une crise humanitaire de grande ampleur. On pourrait dès lors s’attendre que la population somalienne se réjouisse de la détermination plutôt inattendue avec laquelle l’UE s’est empressée de déployer une mission militaire dans la région.

Cependant, d’après les témoignages tout récents que la BBC a pu recueillir sur place, les populations des zones côtières où se déroulent les actes de piratage sont davantage préoccupées par les largages de déchets toxiques qui ont lieu le long des côtes somaliennes depuis de nombreuses années que par les pirates. Cela confirme un rapport publié par le Programme des Nations unies pour l’Environnement (PNUE) dès 2005, pour qui la Somalie – à l’instar d’autres pays très pauvres non précisés – fait l’objet depuis le début des années 80 de largages de déchets toxiques en mer, dont des déchets nucléaires et d’autres déchets toxiques médicaux et industriels tels que le cadmium et le mercure. D’après le même rapport, ces déchets sont en majorité originaires de l’Union européenne. Des informations récentes font état du fait que ces largages ont toujours lieu à l’heure actuelle. D’après le PNUE, à la suite du Tsunami de 2004, une partie de ces déchets aurait échoué sur les plages somaliennes et serait en train de provoquer des dégâts de très grande ampleur sur la santé des populations et l’environnement (1).

Ces informations accablantes couplées aux rapports qui mettent en évidence les conditions infra-humaines dans lesquelles travaillent les personnes qui assurent l’extraction de l’uranium dans des pays tels que le Niger devraient en tout cas faire réfléchir ceux qui prétendent que le nucléaire est une technologie « propre ». À la lumière de ces exemples, force est de constater que le long cycle qui va de l’extraction de l’uranium jusqu’à la gestion des déchets nucléaires entraîne à l’heure actuelle des dégâts irréversibles et mine de manière durable les droits fondamentaux de certaines populations vulnérables.

Depuis de nombreuses années, des indices sur ces pratiques sont avancés par des organisations de la société civile sans qu’elles ne trouvent de véritable écho ni dans les médias ni auprès des gouvernements. À ce stade, l’Union européenne a répondu par le silence aux interpellations qu’elle a reçues à ce sujet (2). Alors que l’opération Atalanta devrait être rapidement mise en place, on ne peut que craindre que les firmes responsables de ces largages soient également les bénéficiaires indirects de la sécurisation des voies maritimes somaliennes et continuent à exercer leurs pratiques criminelles et abjectes. C’est pourquoi il s’avère tout aussi urgent que nécessaire de faire la lumière sur les implications et les responsabilités des entreprises européennes en ce qui concerne le largage des déchets le long des côtes.

Si parallèlement aux missions humanitaires, l’Europe veut apporter un soutien durable à la population somalienne, la manière la plus crédible et responsable consisterait à mettre un terme à ces pratiques illégales et à punir en conséquence les entreprises européennes ayant une implication dans les chaînes de responsabilités qui aboutissent à la décharge de déchets hautement toxiques au large des côtes somaliennes. À long terme, l’UE devrait prêter tout son concours pour qu’un plan multilatéral de stabilisation et de restauration de la paix en Somalie soit mis en place. À plus court terme, la Belgique peut et doit porter le dossier au niveau du Conseil de l’UE. Le gouvernement fédéral doit également apporter la preuve que les mécanismes de traçabilité des déchets toxiques nucléaires et non nucléaires mis en place au niveau de la Belgique sont de nature à exclure que ces déchets puissent être transférés vers des pays qui à l’instar de la Somalie ne disposent pas d’un cadre institutionnel susceptible d’assurer la protection des populations et le respect de leurs droits fondamentaux.

(1) Situation en violation flagrante des droits fondamentaux, notamment du droit à la santé consacré par l’article 12 de la Convention Internationale sur les droits économiques, sociaux et culturels et l’article 25 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, ainsi que des traités internationaux sur le commerce international des déchets et plus particulièrement, la Convention de Bâle sur le contrôle de mouvements transfrontaliers de déchets ainsi que du cadre légal européen relatif à la supervision et au contrôle des transferts des déchets dans et hors l’Union européenne. De plus, conformément à la Directive du Conseil (CE/686/91) du 12 décembre 1991, le producteur de déchets est responsable de leur destination et utilisation finale.

(2) Encore lors de la conférence de presse organisée après l’adoption d’une résolution des Nations unies le 2 décembre dernier qui donne une base légale à l’opération de l’UE dans les eaux somaliennes, l’ambassadeur français auprès des NU, dont le pays assure la présidence tournante de l’Union, s’est abstenu de tout commentaire lorsque la question des déchets toxiques a été évoquée.

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