La Toile, ce brouillon de culture

JENNOTTE,ALAIN

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Vendredi 2 janvier 2009

Technologies Le duel entre Jeanneney et Google a débouché sur l’Europeana

Quelle place pour la culture sur le Net ? L’historien français Jean-Noël Jeanneney est venu le dire à Mons.

ENTRETIEN

Difficile d’imaginer un lieu plus symbolique que le Mundaneum de Mons pour accueillir, le 10 décembre dernier, l’historien Jean-Noël Jeanneney, venu débattre de la place de la culture dans le paysage du Net. Ce lieu qui se veut le musée des archives de la connaissance, rappelle que l’idée d’un partage universel des savoirs n’a pas attendu l’avènement de la Toile pour titiller les chercheurs du monde entier.

Historien spécialiste des médias et homme politique – il fut secrétaire d’Etat sous l’ère de François Mitterrand – Jean-Noël Jeanneney a été aux commandes de la Bibliothèque nationale de France, de 2002 à 2007. Un poste d’où il a mené la fronde anti-Google, à l’époque où le géant californien de l’internet lançait son programme de numérisation des grandes bibliothèques américaines.

Une action qu’illustre un petit livre de combat, publié en 2005, Quand Google défie l’Europe, où il plaide pour un vigoureux sursaut européen, qui a conduit à plusieurs initiatives dont la toute récente bibliothèque en ligne Europeana. En marge de la conférence-débat du Mundaneum, Jean-Noël Jeanneney a accepté de répondre aux questions du Soir.

L’internet d’aujourd’hui est-il le véritable garant de la diversité culturelle ?

Il a en tout cas le mérite d’élargir au maximum la diffusion des connaissances. Mais en cela, il n’est qu’une étape supplémentaire dans un long cheminement séculaire. Qui a été ponctué de moments critiques qui apportaient à chaque fois un degré supplémentaire de complexité. Voyez Gutenberg, par exemple. Il fait d’un seul coup sortir la culture de l’université et du monastère.

Comment analysez-vous le rapport entre le Net et le partage universel des connaissances ?

On pourrait décliner l’internet en cinq « V ». Le premier c’est le Vrac. L’internet donne une telle image du désordre dans sa profusion que l’on pourrait penser que tout avoir, c’est ne rien avoir. C’est également la Vitesse. Tout bouge vite, c’est trivial de le rappeler. Il est grand temps de réinjecter de la lenteur et de la sérénité dans tout cela. Mais le Net, c’est aussi le problème de la Vérité, de la pertinence des choses qui s’y amassent. Ce qui conduit au problème de la Validation. Elle ne doit pas avoir pour objectif d’interdire mais au contraire de mieux dire. Quant au cinquième V, je l’ai appelé le Veau d’or. Il ne faut jamais perdre de vue le poids de l’argent dans cette aventure.

La commercialisation à l’œuvre sur l’internet lui aurait fait perdre son âme ?

La question clé, de ce point de vue, est de se demander quelles actions politiques les pouvoirs publics doivent mener en matière d’internet. On a vu que l’alchimie du marché n’apportait pas nécessairement le meilleur des mondes possibles.

Le portail européen de la culture est à présent en ligne. C’est une victoire personnelle ?

Lorsque j’ai lancé la bataille de l’Europeana, mon initiative a été entourée de scepticisme et même de quolibets. Mais les choses ont changé aujourd’hui. Et je ne peux que me réjouir de ce consensus inespéré. Tout cela me rappelle cette phrase de Borges : « Quand on apprit que la bibliothèque allait contenir tous les livres, ce fut un bonheur extravagant. »

Le modèle de l’Europeana sera-t-il réellement l’antidote à Google que vous réclamiez ?

Il faudra rester vigilant. Je n’ai jamais contesté le droit de Google à lancer des projets. Mais il me paraissait indispensable d’offrir autre chose, qui soit fondé sur une spécificité européenne et non sur la seule recherche du profit. Même si l’on ne soupçonne pas Google de sombres manœuvres, cette entreprise est marquée par l’ambiance américaine qui met uniquement en avant les arguments commerciaux. Cela se retrouve jusque dans les algorithmes utilisés pour afficher les résultats qu’il estime les plus pertinents. Ce sont ceux qui ont obtenu le plus de popularité auprès des internautes et vers lesquels pointent le plus d’hyperliens. Mais l’effet pervers de ces techniques est évident. Si l’on fait une recherche sur Vinci, ce sera toujours le Da Vinci Code qui s’affichera en tête de liste plutôt que les Carnets de Léonard !

Vous reprochez également à Google d’avoir adopté des méthodes du Far West…

Google s’est comporté de façon choquante en numérisant des œuvres qui sont toujours sous le régime du droit d’auteur, même s’ils n’en ont rendu public que des extraits. C’est tout simplement inacceptable de dire à quelqu’un qu’on lui prend ce qui lui appartient pour le transformer puis le mettre en ligne et qu’il n’a aucune raison de se plaindre puisque ça va lui faire de la pub !

La France pouvait-elle seule enrayer ce rouleau compresseur ?

Mais ce n’est pas la France que j’ai voulu opposer à Google. C’est toute l’Europe. Et même au-delà. Mon petit livre sur Google a suscité de l’intérêt dans le monde entier. Il a été traduit en chinois, en albanais, en arabe, en japonais, en espagnol ! Le sursaut ne s’est pas fait attendre et ne s’est pas limité à la seule France. Tout cela va d’ailleurs dans la direction prônée par l’Unesco avec le concept de la diversité culturelle.

Il faut donc poursuivre la numérisation tous azimuts ?

Assurément ! Aujourd’hui, elle s’étend aux images, aux archives sonores, à la vidéo. Et malgré ce que l’on nous dit, numériser ne coûte pas si cher que cela. Les techniques évoluent rapidement.

Les responsables de la Commission européenne ont lancé en grande pompe le portail Europeana mais votre projet a aussi connu sa traversée du désert avant de se concrétiser…

L’action de Viviane Reding, la commissaire à la Société de l’information, et de ses collègues montre, au bout du tunnel, le succès de nos idées. J’ai assisté à toutes les cérémonies de lancement de l’Europeana avec beaucoup d’amusement. On sait bien que la fortune a toujours beaucoup de parrains.

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