Un journalisme mis au pas ?

JENNOTTE,ALAIN; DORZEE,HUGUES

Jeudi 29 janvier 2009

Médias Une « carte blanche » collective déplore l’info « formatée »

Les licenciements au « Vif », le signe d’une presse qui s’appauvrit ? Des experts s’indignent, le débat fait rage.

Six professeurs d’université (ULg, UCL, ULB), un ex-réalisateur de la RTBF et la secrétaire générale de l’Association des journalistes professionnels (AJP) viennent de cosigner un texte intitulé « Un journalisme au pas ». Il dénonce avec fermeté le « brutal licenciement signifié sans motif » à quatre journalistes du Vif/L’Express, le 22 janvier dernier. Et met en cause les entrepreneurs de presse qui « sous le prétexte des difficultés économiques, choisissent d’appauvrir les contenus, de réduire les effectifs, de se priver de plumes critiques et d’esprits libres ».

Enfin, les signataires dénoncent les effets de la crise financière et évoquent le risque que « le journalisme soit réduit à sa seule valeur économique » et que les journalistes deviennent « des petits soldats zélés ».

Ce texte polémique a été adressé mardi au Soir et à La Libre Belgique. Qui ont décidé de ne pas le publier. « Dérobade » ou « débat étouffé », comme le suggère Jean-Jacques Jespers (ULB) ? Une certitude : cette non-parution a rapidement suscité des réactions sur le web, de la blogosphère à Facebook. Dès mardi soir, les signataires ont mis leur texte en ligne, accompagné d’un chapeau explicatif et de la mention « merci de faire circuler largement ». L’AJP, de son côté, l’a publié sur son site.

Censure vis-à-vis d’un sujet qui fâche ? « Pas du tout », réagit Béatrice Delvaux, rédactrice en chef du Soir, « ce texte pose de bonnes questions, mais il réduit un débat à la fois passionnant et complexe sur l’avenir de la presse et sur le devenir de notre métier à un affrontement monolithique entre les méchants éditeurs et les journalistes mis sous le boisseau. C’est un peu court ».

Cette non-publication, un choix assumé ? « Oui, mais pas pour occulter le débat journalistique. La preuve, nous le traitons dans ces colonnes. Et j’ai par ailleurs invité par courrier l’ensemble des signataires pour en débattre. En ce qui concerne le journal dont j’ai la responsabilité, nous nous battons chaque jour pour davantage de qualité. Tout n’est pas parfait. C’est un travail exigeant, qui nécessite des renoncements. Et je ne me retrouve absolument pas dans cette “vente de contenus formatés“ pour de simples “impératifs commerciaux à court terme“ ».

Le rédacteur en chef de la Libre, Michel Konen, précise pour sa part que « le texte que l’on nous a soumis était trop ambigu dans sa formulation, mettant en cause une personne à qui l’on prête une politique supposée et faisant un amalgame avec l’ensemble de la presse. Cela m’a paru totalement abusif ».

Pourtant, La Libre a décidé de publier le texte dans son édition du jeudi. « Ce qui a changé depuis notre premier refus, c’est qu’un buzz d’une grande envergure s’est mis en place sur l’internet. Cela devenait une info en soi. Nous avons donc décidé de donner à lire le document au lecteur, en y apportant nos commentaires, pour qu’il puisse se forger une opinion ».

La Société des journalistes du Soir et la Société des rédacteur de la Libre regrettent, pour leur part, la non-publication de cette carte blanche

De son côté, Amid Faljaoui, directeur des magazines francophones de Roularta Media Group, est mis fermement en cause par les signataires du texte « Un journalisme au pas ». Ceux-ci évoquent [sa] « propension à distribuer des C4 » (…) des relations sociales « dégradées », et une « mise au pas » de la rédaction du Vif.

« Pour moi, c’est un libelle, un pamphlet écrit par des auteurs qui ont vision très théorique de la presse. Aucun n’a pris la peine d’entendre mon point de vue, c’est étrange pour des journalistes ». Sur les licenciements ? « Je suis là pour protéger la marque Vif. Sans être désobligeants avec les personnes licenciées, et puis parce qu’il y a une procédure en cours, je dirais qu’elles n’étaient plus dans la ligne éditoriale. Il y avait des problèmes en terme de gestion, d’ambiance de travail, d’éthique. ». Mais encore ? « Elles étaient enfermées dans des a priori intellectuels et idéologiques ». La mise au pas ? « Je n’aime pas les fatwas intellectualisantes ! Pour remplacer Stéphane Renard (l’ex-rédac-chef du Vif, NDLR), nous avons fait appel à des personnes extérieures.

Tout le monde refusait, jugeant la rédaction « ingérable ». Et la personne que nous avons nommé était la présidente de la Société des rédacteurs. Drôle de mise au pas ! »

Le texte concerné est disponible sur le site www.ajp.be.

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