« Je vis avec les choses que j'aime toujours »
BECHET,GILLES
Page 18-24
Samedi 31 janvier 2009
Moi non plus d’ailleurs. Mais qu’est ce qu’on se sent bien ! Tout a été très vite, j’ai dû quitter la maison que j’ai habitée vingt-cinq ans. J’ai visité vingt-cinq endroits avant de trouver cet appartement. J’étais un peu désespérée. Le mobilier et les aménagements ne correspondaient pas du tout à ce que j’aimais mais j’ai tout de suite vu que je pouvais en faire quelque chose. Je n’allais pas vivre dans un endroit dépouillé où tout serait gris avec une orchidée au milieu de la table. C’est tout ce que je déteste ! On a pris ce qu’on avait dans notre maison qui ne ressemblait pas du tout à cet endroit et ça fonctionne bien. Je vis avec les choses que j’aime toujours. J’ai emmené des tissus, des tapis et canapés et les objets que je préfère. J’aime bien que ce soit reposant, après je rajoute des choses et surtout de la couleur. Et beaucoup de rouge que j’adore. J’ai besoin de couleurs, c’est un peu ce qui manque à la vie.
Quand on est arrivé ici, il y avait un tapis comme on en mettait dans les années 70, avec des longs poils blancs où l’on ne voit pas ses pieds. Ca donne chaud et on a l’impression d’être freiné. On a demandé au propriétaire si on pouvait mettre un parquet et mon mari a dessiné les étagères très simples. Tellement justes.
J’ai amené l’âme et l’âme vient aussi du paysage. C’est un endroit magnifique qui est très belge : l’abbaye de la Cambre. Je trouve ça terriblement reposant de contempler un endroit aussi ancien. Même le building qu’on voit dans le fond ne me dérange pas du tout parce que c’est l’évolution de la ville. Je n’ai jamais vécu dans un appartement. Quand j’étais petite fille, j’habitais une maison à la campagne. Après j’ai habité une maison au Sablon et, ensuite, une maison rue Gachard, énorme, qui faisait 750 m2 sur six niveaux. C’était ma maison bonheur, pourtant je ne me suis jamais sentie aussi bien qu’ici. Si j’avais une mémoire depuis mon berceau, je n’aurais pas eu mémoire d’un endroit aussi confortable et serein.
À l’architecte, la personne qui a imaginé cet endroit. Les proportions sont parfaites, la relation entre extérieur et intérieur est magnifique. On peut y être tous ensemble et pas ensemble. Ce n’est pas un loft, c’est un vrai appartement avec quand même des coins privés.
Ca a commencé il y a quinze ans quand mes enfants étaient tout petits. Je suis peintre au départ. J’avais une maison de mode au Sablon mais tous mes vêtements étaient peints. Après ça, je suis passée au tissu d’ameublement et à mille autres choses. Les enfants me demandaient sans arrêt des tenues pour aller ici ou là, des costumes de cow-boy, des costumes de fée, des chapeaux. Je prenais un bout de papier à l’atelier et pour aller vite je leur faisais quelque chose. J’ai remarqué que c’était un médium qui m’allait très très bien parce qu’il alliait la peinture, le papier et la mode. Je pouvais raconter tout ce qui m’intéressait. C’est devenu une histoire incroyable.
Pour moi, ce n’est jamais une copie. C’est une récréation. Personne n’invente jamais rien. Tout a été fait et tout doit revenir. Avec un regard assez ouvert sur le passé, on peut se permettre de regarder l’avenir qui est devant nous. La création, c’est transposer les grandes choses du passé avec nos yeux à nous, avec nos mains, avec nos possibilités. Plus ou moins grandes.
Les gens me demandent souvent pourquoi le papier, les robes. Tout ce que je fais en papier, c’est la peinture qui me guide. Si vous regardez une robe peinte par Frans Hals, par Van Dijck ou par les plus grands Flamands qui ont rendu des velours ou des fourrures, vous sentez tactilement les tissus. Chez Rembrandt, on a l’impression que la fourrure est prête à bouger. Quand on s’approche, on découvre que c’est complètement abstrait.
À force d’avoir regardé, tout cet art belge ou flamand, je m’en suis imprégné. Je pourrais peindre des tissus les yeux fermés. C’est en pensant fourrure que ça devient fourrure. C’est ça la différence.
Je voyage quand je peux, mais ce n’est pas vraiment les voyages. Bien sûr, ils m’inspirent terriblement. Quand je voyage, j’ai des carnets et je dessine tout le temps, je capte les couleurs, mais Picasso ne voyageait jamais que dans ses livres. Fortuny, il voyageait dans sa bibliothèque. Il avait une bibliothèque hallucinante, c’est pour ça que j’aime tellement ce personnage. Il avait des boîtes et des boîtes où il était marqué « jardin », « carrelages », « bêtes », « chaises », « villages »… Il avait envie de faire quelque chose, il allait regarder dans ses boîtes. Maintenant, on est à une époque où on est tellement gâté. Les livres sont tellement beaux. On peut voyager au Maroc avec quatre livres. Bien sûr, c’est nettement mieux d’y avoir été. Ca ne suffit pas de regarder que les livres, mais les livres sont une source d’inspiration extraordinaire.
Je me sens du passé, de l’Orient. Si je devais avoir vécu quelque part, je crois que ce serait à Istanbul, je me sens très fort de là-bas. D’ailleurs, je me sens tellement bien dans cette ville que j’ai l’impression de ne pas devoir y chercher mon chemin, or dieu sait que cette ville est encombrée ! Je n’ai pas assez d’une journée pour faire tout ce que je veux faire. Je vais voir Sainte-Sophie, je vais m’asseoir par terre. Je resterais là. J’ai l’impression que j’y suis passé mille fois.
Chez Thierry Bosquet. C’est un ami de toujours. À chaque Noël, il m’offre un magnifique petit miroir. Il habite une toute petite maison avec une salle de maquettes. C’est un endroit magnifique, comme si on ouvrait une trappe sur le passé, comme si on arrivait dans le XVIIIe.
Née à Bruxelles.
Études au centre des Arts décoratifs et à l’Académie Royale.
Crée textiles, faïences et porcelaines.
Assure la décoration pour des maisons familiales, ainsi que pour l’Hôtel Sheraton et le Théâtre du Parc et Bruxelles.
Réalise des peintures pour le bar Fortuny de l’Hotel Cipriani, à Venise, et pour Venice Simplon Express.
1994 Rencontre la costumière canadienne Rita Brown.
1998 Présentation publique de « Papiers à la Mode », exposition qui parcourt 300 ans d’histoire de la mode.
2006 Création de la ligne de produits en papier Isabelle Party pour la chaîne de distribution américaine Target.
2007 Le XVIIIe siècle italien à travers treize costumes de la cour de la Maison de Savoie exposés à la Veneria Reale à Turin.
Mars 2008 Exposition « Rêves de papier » autour de Mario Fortuny, présentée au Palais Fortuny, à Venise.
