Belem : massacre à la tronçonneuse des agrocarburants
REGNIER,PHILIPPE
Samedi 31 janvier 2009
Le match Lula-Castro se rejoue à Belém, et l’ex-lider maximo cubain paraît l’emporter. Un reportage de notre envoyé spécial à Bélem Philippe Regnier.
Le match Lula-Castro se rejoue à Belém, et l’ex-lider maximo cubain paraît l’emporter. Non pas parce que l’une des grandes tentes dressées sur le campus de l’Université fédérale de l’Etat du Para, où se déroule jusqu’à dimanche le Forum social mondial, est animée sans relâche et à grand renfort de décibels par des admirateurs des « 50 ans de victoire » de la révolution cubaine, mais parce que la polémique entre les deux dirigeants sur l’impact des agrocarburants tourne ici à l’avantage du Cubain.
Fidel Castro s’était vertement opposé à la politique du président brésilien, résolument engagé à faire de son pays le nº1 mondial de la fabrication de carburants à partir de produits agricoles. Lula a placé ce projet en tête de ses priorités, avec la lutte contre la faim. Mais, rétorquait en substance Castro, quand près d’un milliard d’humains souffrent de la faim, il est scandaleux de mettre des aliments dans les réservoirs de nos véhicules. Surtout… quand ce grand dessein se développe, depuis 2007, en partenariat stratégique avec l’autre poids lourd du secteur : les Etats-Unis de George W. Bush.
Le débat ressurgit aujourd’hui dans une petite salle de classe surchauffée de l’université. Parmi la myriade de sujets discutés au rassemblement altermondialiste des anti-Davos, voici une table ronde consacrée aux agrocarburants : « risques et opportunités pour l’agriculture paysanne ». La rencontre est organisée par l’ONG belge de coopération au développement Solidarité socialiste, dont un pan de l’action vise à soutenir la « souveraineté alimentaire » des populations : pouvoir manger à sa faim, des aliments de son choix, à un prix abordable. Des partenaires de l’ONG, burkinabé, sénégalais, congolais, colombien et brésilien, participent à l’échange. Une quantité impressionnante d’autres ateliers sont consacrés au même sujet à Belém : l’Amazonie qui commence ici est touchée par la mode des carburants « verts », estiment plusieurs experts, notamment parce que l’extension massive de ces cultures ailleurs au Brésil provoque un exode du bétail vers cette région, lequel contribue à son tour à un massacre à la tronçonneuse : la déforestation de ce poumon de la planète.
Les ONG présentes au Forum réfutent catégoriquement le terme de « biocarburant » : le bilan écologique de ce combustible, que l’Europe – importatrice – s’est engagée à imposer à hauteur de 10 % pour ses moyens de transport d’ici 2020, est hautement discutable. Au total, il ne permettrait quasi aucune diminution des émissions de gaz à effet de serre. Les sols se dégradent, la pollution augmente, l’eau est gaspillée. « Une immense monoculture s’est développée au Brésil, aux mains de l’agro-industrie, des oligopoles souvent multinationaux, et très marginalement au profit de l’agriculture familiale », déplore Leticia Rangel, de l’ONG brésilienne Fase. La production de graines de soja, pour l’agrodiesel, a « triplé en six ans dans ce biotope fragile qu’est l’Amazonie, sur le territoire de communautés indigènes et paysannes », dit-elle. En un an, les terres consacrées à la culture de la canne à sucre pour l’éthanol qui remplace l’essence, ont augmenté de 23 %. Désormais, près de la moitié des terres cultivables au Brésil sont consacrées au soja et à la canne à sucre, rapporte Fase, au détriment des cultures traditionnelles : blé, café, manioc, riz, haricot. « Au détriment de la culture alimentaire de base des populations et de l’environnement », précise Leticia Rangel. Ce marché suscite l’appétit insatiable de géants de l’agro-business comme
Cargill, mais aussi des compagnies pétrolières ou d’investisseurs internationaux, de George Soros à Bill Gates, ajoute-t-elle. Et les petits paysans qui acceptent un emploi dans ces plantations soutenues par l’État sont exploités comme des « esclaves ». Les autres viennent grossir les favelas des villes.
Le Mouvement des sans terre est une vaste organisation paysanne au Brésil qui se bat pour une répartition équitable des terres, toujours monopolisées par de grands propriétaires fonciers. Antonia Silva, du MST de l’Etat du Ceara, dans le nord du pays, est « paysanne depuis l’âge de 5 ans. Un travail dur… mais fondamental ». « Nous souffrons de l’expansion du capital international dans l’agriculture du Brésil, témoigne-t-elle. La culture du maïs ou du haricot ne reçoit aucun subside et les prix ne sont pas garantis. Face à l’absence de perspective de revenus, des agriculteurs se mettent aux agrocarburants. Ils ne seront une opportunité de revenus pour l’agriculture familiale qu’à condition qu’il n’y ait pas de monoculture, pas de déboisement, pas de substitution à la production d’aliments ». Le gouvernement Lula tente de promouvoir quelques initiatives en ce sens, mais totalement insuffisantes aux yeux des ONG.
« La crise climatique et énergétique, conclut Leticia Rangel, ne peut pas se traduire par un transfert de son coût sur les pays du Sud et leurs communautés paysannes ». Le Brésil est déjà le premier exportateur de soja et d’éthanol. « Il faut s’opposer à l’importation massive de ces plantes en Europe et aux Etats-Unis en provenance du tiers monde. C’est une gigantesque supercherie », tranche Monique Muntig, qui présente au Forum un film intitulé « Réservoirs pleins, assiettes vides ». « Nous ne sommes pas responsables du réchauffement global, ajoute Antonia Silva. Les agrocarburants, ici, ce n’est pas de l’énergie propre : c’est de la cochonnerie ! ».
