La jungle qu’est l’atelier d’écriture
MAURY,PIERRE
Page 37
Vendredi 6 février 2009
Sans trop savoir pourquoi, sinon parce qu’il faut bien manger, Chefdeville accepte. Avec le sentiment d’être un imposteur : même s’il a dit le contraire, il n’y connaît rien. Il se met donc à naviguer à vue devant des groupes d’élèves peu réceptifs, voire même franchement hostiles. L’expérience tient de la descente aux enfers. Il faut plus souvent gérer des affrontements que travailler l’écriture. Après une séance d’atelier, tout ce que les participants auront généralement écrit, ce sera leur prénom sur une feuille de papier…
Lancé dans la jungle sans arme, Chefdeville a surtout envie de s’enfuir avant de couler. Il résiste pourtant, s’impose en improvisant et en laissant libre cours à ses colères, au mépris des règles. L’écrivain qu’il est à peine médite sur le sort que l’administration réserve à ses semblables : des occupations rémunérées pour leur permettre de subsister, mais des activités qui les empêchent de se consacrer à leur art…
Chefdeville – l’auteur, cette fois, dont on ne sait d’ailleurs rien – semble savoir de quoi il parle. Il a dû passer par là et en tirer la matière de ce livre vif et savoureux. Il y est autant question de la place de l’écrivain dans la société que de la dégradation des conditions de l’enseignement et de ses conséquences. Si on s’amuse beaucoup au fil des scènes qui se succèdent sans laisser le temps de souffler, des questions naissent insidieusement au cours de la lecture, sur l’état d’un monde où les ateliers d’écriture ne seraient peut-être qu’un divertissement sans grands frais, destiné à masquer de tragiques incompétences…
Chefdeville ne démontre rien mais montre beaucoup. Il réussit un vrai roman, avec personnages forts en gueule et décors réalistes. Une justification, au moins, des ateliers d’écriture.
