La jungle qu’est l’atelier d’écriture

MAURY,PIERRE

Page 37

Vendredi 6 février 2009

Quinze ans plus tôt, Chefdeville – le personnage, qui porte le même nom que l’auteur – a publié un roman policier qui n’a pas marché et dont le plus gros du tirage a fini au pilon. Il n’a pas tenté de rééditer l’exploit, choisissant plutôt de vivoter entre le RMI et les stages qui lui permettent d’en garder le bénéfice. Au Conseil général, quelqu’un vient pourtant de lire son livre, de le trouver très bon, et a décidé dans la foulée de proposer à son auteur d’animer des ateliers d’écriture dans des établissements-pilotes classés en zone d’éducation prioritaire (ZEP).

Sans trop savoir pourquoi, sinon parce qu’il faut bien manger, Chefdeville accepte. Avec le sentiment d’être un imposteur : même s’il a dit le contraire, il n’y connaît rien. Il se met donc à naviguer à vue devant des groupes d’élèves peu réceptifs, voire même franchement hostiles. L’expérience tient de la descente aux enfers. Il faut plus souvent gérer des affrontements que travailler l’écriture. Après une séance d’atelier, tout ce que les participants auront généralement écrit, ce sera leur prénom sur une feuille de papier…

Lancé dans la jungle sans arme, Chefdeville a surtout envie de s’enfuir avant de couler. Il résiste pourtant, s’impose en improvisant et en laissant libre cours à ses colères, au mépris des règles. L’écrivain qu’il est à peine médite sur le sort que l’administration réserve à ses semblables : des occupations rémunérées pour leur permettre de subsister, mais des activités qui les empêchent de se consacrer à leur art…

Chefdeville – l’auteur, cette fois, dont on ne sait d’ailleurs rien – semble savoir de quoi il parle. Il a dû passer par là et en tirer la matière de ce livre vif et savoureux. Il y est autant question de la place de l’écrivain dans la société que de la dégradation des conditions de l’enseignement et de ses conséquences. Si on s’amuse beaucoup au fil des scènes qui se succèdent sans laisser le temps de souffler, des questions naissent insidieusement au cours de la lecture, sur l’état d’un monde où les ateliers d’écriture ne seraient peut-être qu’un divertissement sans grands frais, destiné à masquer de tragiques incompétences…

Chefdeville ne démontre rien mais montre beaucoup. Il réussit un vrai roman, avec personnages forts en gueule et décors réalistes. Une justification, au moins, des ateliers d’écriture.

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