Deux voix nigérianes

MAURY,PIERRE

Page 36

Vendredi 6 février 2009

Biyi Bandele et Sefi Atta sont deux écrivains nés dans les années soixante. Leurs romans se déroulent en Birmanie pour l’un, à Lagos pour l’autre.

Un jeune adolescent nigérian dans la guerre, cela évoque forcément quelque chose. Encore un roman sur les enfants-soldats des conflits africains ? Pas vraiment : Biyi Bandele situe La drôle et triste histoire du soldat Banana dans les dernières années de la Seconde Guerre mondiale. Et ce sont donc les forces armées britanniques qui ont engagé Banana au sein des « Chindits », groupes destinés à bouter les Japonais hors de Birmanie. Wingate, l’homme qui a imaginé et monté ces troupes de choc, est littéralement possédé par sa mission, marqué par la proximité de la mort qu’il avait tenté de s’infliger au Caire quelque temps plus tôt pour échapper à la malaria qui le faisait atrocement souffrir.

Tous les ingrédients d’un conflit brutal et délirant sont réunis pour le 12e bataillon du régiment du Nigeria dans lequel Ali Banana a été intégré, bien décidé à mener la vie dure aux « Janpani » en « Bimani » pour « Lehoua Joj » – traduisez : aux Japonais en Birmanie pour le roi George.

Un petit effort de traduction est en effet imposé au lecteur, effort de plus en plus léger au fur et à mesure qu’on s’habituera aux déformations de mots et à quelques usages propres à chaque personnage. Jerome Yahimba, par exemple, remplace le r par le l. Et il est surnommé Bloken Bottles parce que, entre quatorze et seize ans, il avait l’habitude de se casser des bouteilles sur la tête pour épater la galerie : Broken est devenu Bloken… Les langues du Nigeria – elles sont plus de deux cents – forment une cacophonie qui empêche les soldats (« sodas ») de se comprendre tout à fait.

Surdoué d’un pays qui a donné bien des écrivains à la littérature mondiale, de Ben Okri à Wole Soyinka, de Ken Saro-Wiwa à Chinua Achebe, Biyi Bandele a commencé la rédaction de son premier roman quand il avait quatorze ans. Une précocité qui ressemble à celle de son personnage : Banana a dit au recruteur qu’il avait dix-sept ans alors qu’il en avait treize, parce qu’il voulait à tout prix suivre ses deux seuls amis dans cette aventure.

Il passe par l’Inde où il tombe malade, finit par rejoindre son bataillon en Birmanie. La jungle asiatique offre un décor hostile, guère plus cependant que la brousse de son enfance. Les Japonais qui croyaient être les seuls à pouvoir lutter dans ce contexte découvrent face à eux des combattants presque aussi insoucieux de la mort. Le courage se mêle, il est vrai, de croyances enracinées dans la culture, comme les gris-gris qui rendent invincibles et rendent la peur inutile. Quand la peur survient, elle naît des ombres ou des arbres ennemis.

Ali Banana est trop jeune pour avoir conscience de ce qu’il traverse, au contraire d’Enitan, personnage principal du premier roman de Sefi Atta. Enitan est née en 1960, avec l’indépendance du Nigeria. Elle a onze ans quand commence le récit, au moment où elle se fait de Sheri une amie pour la vie. Elle en aura quarante-cinq quand elle s’engagera, d’un coup, dans la lutte pour la démocratie et mettra ses connaissances d’avocate au service d’une cause à laquelle elle n’avait jamais vraiment cru auparavant.

Jusque-là, elle avait surtout mené un combat individuel, marquée par le souvenir du viol de Sheri à quatorze ans, refusant de céder aux pressions sociales qui font de la femme une auxiliaire silencieuse de son mari. Mari qui possède tous les droits, y compris celui d’avoir d’autres épouses. L’homme, en général, doit être respecté. Ce qui n’empêche pas Enitan de s’opposer parfois frontalement à son père, avocat engagé et donc honorable, mais personnage ambigu en raison d’une vie privée en partie cachée.

L’éveil d’Enitan au sentiment collectif est progressif. En Angleterre où elle a fait ses études, elle a constaté combien les Européens avaient de l’Afrique une vision simpliste : « les gens se concentraient sur certains aspects de notre continent : la pauvreté, ou les guerres, ou la famine ; la brousse, les tribus, ou la faune et la flore. Ils aimaient nos animaux plus que nous. Ils ne s’intéressaient à nous que lorsque nous battions des mains et chantions. » L’exotisme, dont ce livre est très éloigné.

Il plonge au contraire dans le réel, patauge dans la crasse des marchés, mesure l’écart entre les nantis au pouvoir et tous les autres, décrit la ville de Lagos comme une cour des miracles, dresse le bilan catastrophique d’une pauvreté organisée sur la richesse du pétrole. Tout cela, vécu avec les yeux et le cœur d’une personne qui se refuse à généraliser. Qui ne veut pas se dire féministe. Mais qui l’est, comme elle est démocrate au plus profond d’elle-même. Ce qu’elle l’assume un jour, au risque de déplaire.

Aucune étoile n’a désigné Enitan comme héroïne. Elle se construit petit à petit, en partie contre sa propre personnalité, au contact de ce qui l’entoure. Et à l’opposé de Banana qui semble plutôt se défaire dans la folie de la guerre.

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