Daniel Kehlmann, le prodige allemand

DE DECKER,JACQUES

Page 33

Vendredi 20 février 2009

« Gloire », son deuxième roman, est un « divertimento ». L’auteur y tourne en dérision les avatars de la célébrité aujourd’hui.

Neuf nouvelles, dont seule la dernière n’est compréhensible qu’à condition d’avoir lu toutes les autres. Tel est le dispositif auquel correspond Gloire, le dernier livre du wonderboy (on devrait dire le Wunderkind) des lettres allemandes d’aujourd’hui.

Daniel Kehlmann est déjà couvert de succès, de prix et de réputation flatteuse. Il est détenteur du prix Kleist, l’une des plus hautes distinctions littéraires d’outre-Rhin. Mais il ne se contente pas d’avoir ébloui les experts et les jurés. Les lecteurs se sont précipités en masse sur son dernier roman Les Arpenteurs du mondeDie Ermessung der Welt ») dont il s’est vendu en langue originale non moins d’un million d’exemplaires. Et quelque quarante traductions ont suivi, dont la française, chez Actes Sud, maison à propos de laquelle, à l’instar de Paul Auster, publié à la même enseigne, l’auteur ne tarit pas d’éloges.

Die Ermessung der Welt était une prouesse. Comment faire tenir autant de savoir (les deux protagonistes du roman sont Hummboldt et Gauss, pionniers de la connaissance) dans un ouvrage aussi érudit, profond, stimulant et drôle ? Les innombrables lecteurs de ce tour de force ne s’y sont pas trompés, au point que l’on peut déjà tenir ce livre d’un jeune homme qui a à peine franchi le cap de la trentaine pour un classique d’aujourd’hui.

On l’attendait forcément au tournant, après un triomphe pareil. Et il a trouvé la parfaite parade, avec un « divertimento » où il tourne en dérision attendrie bien des avatars de la célébrité aujourd’hui (on pense au film de Woody Allen Celebrity, qui est lui-même une variation sur Dolce Vita de Fellini). Dans Gloire, Kehlmann met en scène divers protagonistes qui ont tous à faire avec la confection de textes, seule chose qu’ils aient en commun. Cela va du blogueur scotché à son écran à la femme de lettres égarée dans un reportage qui se retrouvera femme d’ouvrage au Kazakhstan, du gourou littéraire gagné par une déprime vertigineuse au personnage qui se révolte contre l’arbitraire de son créateur.

Entre ces différents contes, des fils de toutes natures se tressent, comme dans les Contes carnivores de Bernard Quiriny, prix Rossel 2008, autre prodige littéraire de la même génération : ils ont ceci en commun que leur gigantesque culture littéraire est tellement bien digérée qu’elle ne fait que renforcer le plaisir que l’on prend à les lire. Tant il est vrai que si peu de connaissance livresque éloigne du plaisir, beaucoup y ramène.

Né à Munich et vivant à Vienne, fils d’un metteur en scène et d’une comédienne, Daniel Kehlmann est le marionnettiste d’un théâtre de prodiges, qui agacera les uns par sa brillance, et comblera tous les autres : on aurait mauvaise grâce de se plaindre d’une telle abondance de dons.

« Je me suis gardé d’y être présent »

entretien

Le titre de votre roman en neuf nouvelles, « Ruhm », qui a été traduit par « Gloire », prête déjà à réflexion, parce que les destins qu’il relate n’ont vraiment rien de très glorieux.

Il est ironique pour deux raisons, évidemment. Le vrai thème du livre est l’identité. Les personnages ont peut-être tous un rapport avec la gloire, chacun à leur façon, mais dans les circonstances où je les présente, leur notoriété n’intervient pas, au contraire, ou alors c’est sa face cachée, dérisoire. L’autre élément ironique, c’est que le public, en Allemagne, vu l’impact de mon précédent livre, a pu s’attendre à ce que je parle de mes relations personnelles avec le phénomène. Or, là, il a dû se trouver fort déçu, parce que je me suis soigneusement gardé d’être présent dans le livre ; celui qui m’y chercherait n’a que peu de chance de m’y trouver.

Pas vous peut-être, mais un certain nombre de confrères, dont vous nous proposez une série de portraits, plus ou moins transparents…

Vous trouvez ? On a beaucoup insisté sur les similitudes entre l’un d’eux et Paulo Coelho. C’est très excessif. Mais je mentirais si je disais que je n’avais pas pensé à un certain profil d’écrivains, dont il n’est pas le seul exemple, qui défendent une littérature nourrie de pensée positive, qui font beaucoup de bien à une foule de lecteurs – ce qui est une bonne action en soi – mais qui peuvent aussi avoir leur part d’ombre, leur face ténébreuse, apparemment en contradiction avec leur audience et souvent leur fortune. J’ai voulu jouer de ce paradoxe. En jouer seulement. Et puis vous avez une autre catégorie d’écrivains, dont je ne fais pas partie non plus, qui n’ont de cesse d’injecter leur vécu dans ce qu’ils écrivent, au point que leur entourage vit dans la hantise de se retrouver dans l’une ou l’autre de leurs œuvres. Il y a des gens qui n’aspirent qu’à ça, remarquez, d’autres que cela indispose. Voilà deux exemples que j’assume. Mais je n’ai d’aucune manière voulu écrire une sorte de typologie des différentes catégories d’écrivains. Je doute même que la notion même de « catégorie » leur soit applicable, ils sont tellement singuliers tous autant qu’ils sont.

Et puis il y a les critiques, dont vous ne parlez pas. Pourtant vous avez affaire à eux.

Ruhm a déjà, en Allemagne, récolté en quelques semaines une fameuse masse de commentaires. Ils permettent de vérifier quelques lois inhérentes à ce genre de pratique. Ainsi celle du « précédent livre souvent forcément meilleur ». Ainsi, des gens qui ne trouvent pas Ruhm à leur goût disent qu’il n’arrive pas à la cheville des Arpenteurs du monde, excellent au contraire. Ils ne démontrent rien d’autre que leur mémoire courte, parce que ce premier livre, qu’ils apprécient tant aujourd’hui, ils n’avaient pas manqué de l’éreinter à l’époque !

« Ruhm » vu d’Allemagne

Les critiques allemands se sont déjà, quelques jours après sa parution en janvier, un mois à peine avant sa traduction française, abondamment exprimés à propos de Gloire (Ruhm en version originale).

Et pas toujours en bien, d’ailleurs. Jochen Jenz, dans Die Zeit parle d’un « tapis qui ne parvient pas à voler ». Ina Hartwick, dans le Frankfurter Rundschau, devine que le livre a procuré « plus de plaisir à l’auteur qu’au commentateur ».

Mais Heinrich Detering, dans la Frankfurter Algemeine, y voit « une machine à conter et à réfléchir très raffinée », et André Breitenstein, dans la Neue Züricher, « des gammes géniales » sur le thème de « l’identité effondrée dans le société d’aujourd’hui ».

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