Liège 2015 : la consultation sera-t-elle populaire ?

MOREL,PIERRE; MATRICHE,JOEL

Dimanche 22 février 2009

Ce dimanche, quelque 200.000 Liégeois sont invités à se rendre aux urnes pour répondre à la question suivante : « Souhaitez-vous que la Ville de Liège pose sa candidature au titre de capitale européenne de la culture en 2015 ? ». Notre questions-réponses

1. Qu’est-ce qu’une consultation populaire ?

Alors que le référendum – interdit pas notre Constitution – impose son résultat aux autorités, la consultation populaire n’est qu’une prise d’avis. Elle n’engage donc pas le pouvoir politique. « Mais dans la pratique, il est politiquement difficile de ne pas tenir compte des résultats d’une consultation », nuance Sébastien Brunet, professeur de sciences politiques à l’ULg. Instituées depuis 1999 par le Code de démocratie locale, les consultations populaires peuvent être organisées à l’échelon communal ou provincial, en aucun cas à celui des régions ou du fédéral. Elles peuvent être d’initiative communale ou citoyenne et la participation de la population n’est en aucun cas obligatoire. « Un des problèmes de ce processus participatif est qu’il y a un risque de déséquilibre entre certains groupes de pression, continue Sébastien Brunet. Certains groupes se feront entendre car ils sont mieux structurés, parce qu’ils ont plus de moyens… Une autre particularité est que tout le monde ne s’intéresse pas à la vie en société. Il y a même souvent un problème de motivation important, il sera intéressant de voir combien de Liégeois se déplaceront dimanche. »

Si la Belgique n’a qu’une relative expérience de la démocratie directe (Liège sera, dimanche, la première grande ville belge à tenter l’expérience), d’autres pays en ont par contre fait un mode de fonctionnement à part entière : 555 des 1.840 consultations populaires organisées à ce jour au niveau national dans le monde entier ont eu lieu en Suisse.« Notre pays organise des votations fédérales, cantonales et municipales, confirme Andreas Auer, directeur du Centre d’étude et de documentation sur la démocratie directe (C2D) de Genève. Lorsqu’on a donné aux gens la possibilité de se prononcer et de décider, il est difficile de leur retirer cette habitude. » Il suffit aux citoyens suisses de récolter 50.000 signatures pour ainsi contester par référendum n’importe quelle loi votée par le Parlement. Et éventuellement de la modifier ou la faire supprimer. « Au niveau national, de tels processus existent aussi au Danemark, en Irlande, en Italie, en Uruguay, dans la moitié des Etats américains… », termine Andreas Auer.

2. Comment voter ?

Les Liégeois qui le désirent devront voter dimanche de 8 à 13 heures munis de leur convocation et de leur carte d’identité dans le bureau de vote qui leur a été désigné par la convocation. Ceux qui n’auraient pas reçu leur convocation, ou qui l’ont égarée, peuvent se présenter devant l’isoloir avec leur seule carte d’identité. Mais il faudra aller dans le bon bureau de vote (ils sont désignés géographiquement : le vôtre est donc aussi celui de vos voisins). En cas d’absence, il faut donner procuration à un autre votant (formulaire sur www.liege.be), accompagnée de votre convocation et d’un justificatif ou d’une déclaration sur l’honneur. Il n’est peut-être pas trop tard pour les retardataires !

Faut-il aller voter ? C’est évidemment à chaque Liégeois de répondre en son âme et conscience à cette question. On signalera cependant que le MR et Ecolo ont tous deux appelé leurs sympathisants à aller voter, et même à aller voter « oui ». Le CDH en a fait de même sur son site internet avant de se raviser deux jours plus tard : il n’appelle plus à voter oui mais simplement à « participer à l’exercice démocratique ».

Le PS, lui, fait clairement le service minimum : « Nous ne donnons pas de directive de vote. Chacun est libre d’aller voter ou non, de voter oui ou non. » Enfin, tant la FGTB que la CSC ont appelé par courrier et communiqué leurs affiliés à participer à la consultation populaire. Mais sans donner de consigne de vote.

3. L’histoire du dossier

Liège capitale culturelle européenne, c’est déjà une vieille histoire. En 1998, Jean-Maurice Dehousse, alors bourgmestre, faisait part de la candidature de Liège pour 2015 à la ministre-présidente de la Communauté française, Laurette Onkelinx, rappelant que « Liège a refusé d’être candidate en 2005 contre Mons ». Mais voilà : Mons n’était pas prête pour 2005 et a donc reporté ses ambitions sur 2015, avec l’appui du parlement de la Communauté en 2004.

Assoupies, les ambitions liégeoises se sont réveillées, ça ne s’invente pas, avec le… titre de champion de Belgique de football du Standard de Liège. L’artiste liégeois Alain de Clerck imagine alors dans les colonnes du Soir (le 29 avril 2008) de faire de la fête du titre un « premier pas vers Liège, capitale européenne de la culture en 2015 ». À la lecture de cet article, d’autres le contactent. Un collectif naît autour de cette initiative et lance une pétition.

Le 26 mai, alors que la pétition a récolté 7.500 signatures, le conseil communal, majorité PS-CDH contre opposition MR-Ecolo, refuse de poser la candidature de Liège et soutient celle de Mons. Très vite, le collectif annonce alors le lancement d’une procédure de consultation populaire, et commence, fin juin 2008, à récolter les 19.000 signatures nécessaires à son organisation.

La mobilisation est grande et, le 15 novembre, le collectif annonce avoir atteint le cap des 19.000 signatures. Mais il ne les dépose pas et finit par annoncer, le 16 décembre, qu’il renonce à son projet suite à un accord passé avec la Ville. Le tollé est général parmi les signataires de la pétition et deux jours plus tard à peine, revirement complet de situation : le cinéaste Bouli Lanners dépose les 22.000 signatures alors récoltées.

Après avoir annoncé qu’il allait les éplucher soigneusement, le collège finit par plier le 23 décembre au conseil communal : ce dernier décide à l’unanimité d’organiser une consultation populaire sur le sujet. La suite de l’histoire, ce sont les Liégeois qui l’écriront.

4. Qu’est-ce que ça coûte d’être capitale culturelle ?

Assumer pendant un an le statut de capitale européenne de la culture a un coût : le budget de Lille en 2004 était de 73,7 millions d’euros, celui de Maastricht (candidate pour 2018) frôle les 100 millions, Liège fait état d’un investissement minimal de 54 millions… Mais lorsque le programme est bien ficelé, la rentabilité est assurée. Clôturant un an de festivités, Martine Aubry, maire de Lille, n’a-t-elle pas déclaré que ce sacre avait fait gagner « dix ans de notoriété » à sa ville ? Quel autre événement aurait pu valoir à cette ville de 226.000 habitants et sa métropole 2.000 reportages audiovisuels, 5.000 articles régionaux, 1.500 autres dans la presse nationale et 1.400 à l’international ? L’estimation est généralement de 5 à 7 euros empochés pour 1 euro investi.

La première mouture du projet liégeois, bouclée à la hâte par l’échevin de la culture et à finaliser pour le 1er mars si le « oui » devait l’emporter, fait état d’un budget global de 54 millions d’euros. A partager entre les différents niveaux de pouvoir et à répartir sur six années, de 2010 à 2015. Les contributions annuelles pourraient – ce n’est encore qu’une ébauche de financement – se répartir ainsi : 500.000 euros à charge de la Ville (soit 2,5 euros par habitant), 500.000 euros pris en charge par les autres villes et communes de la province, 500.000 euros issus des caisses de l’institution provinciale, 6.150.000 euros issus des autres niveaux de pouvoir (fédéral, Région wallonne et Communautés), 1.350.000 euros enfin lâchés par le secteur privé. Soit 9 millions chaque année jusqu’en 2015. C’est moins que ce qu’ont concédé d’anciennes villes lauréates, mais Liège a pour avantage de pouvoir limiter les dépenses d’investissements puisqu’elle possède déjà les infrastructures nécessaires (Opéra, manège Fonck, OPL, Forum…) à l’organisation de grandes manifestations culturelles.

Ces 54 millions d’euros ne pourraient-ils pas être mieux attribués ? A la réfection des voiries ou à la lutte contre l’exclusion sociale ? Comme le rappellent les membres du collectif Liège 2015, cet argent sera de toute façon affecté à une ville belge. A Liège ou à Mons : « Ce n’est pas Liège 2015 ou mes égouts, Liège 2015 ou mon trottoir… »

L’organisation de la consultation populaire, elle, est estimée à 180.000 euros. Il y aura 48 bureaux de vote et 240 isoloirs sur le territoire de la Ville, chacun des bureaux comprenant un président et deux assesseurs désignés parmi les agents communaux. Chacun de ces agents sera rémunéré au tarif en vigueur lors des élections communales, soit 180 euros par journée de prestation.

5. Et demain ? Quel projet ? Quelles échéances ?

Que se passera-t-il dimanche lorsque les bureaux de vote fermeront leurs portes ? Les différents partis déléguant des observateurs à l’entrée des isoloirs, la Ville et le collectif Liège 2015 devraient très rapidement avoir une estimation du taux de participation. Des résultats plus précis seront connus en fin d’après-midi, après le dépouillement des urnes. Si moins de 19.000 Liégeois se rendent aux urnes, la messe sera vraisemblablement dite, champ libre sera laissé à Mons. Si 10 % des Liégeois âgés d’au moins 16 ans votent en faveur de la candidature liégeoise par contre, un dossier sera déposé le 1er mars sur la table des jurés belges et internationaux. Leur verdict sera alors attendu pour la fin du mois de juin.

Curieusement, alors que la majorité liégeoise PS-CDH s’est prononcée en faveur de l’organisation d’une consultation, aucun projet culturel n’a été soumis à la population. « Le Soir » a néanmoins pu prendre connaissance (lire notre édition de vendredi) du document de travail bouclé par l’échevin de la Culture et soumis aux membres de la commission Culture du conseil communal. Cette première mouture prévoit un déroulement du programme autour de huit grands thèmes : la rencontre de cultures dites populaires et de cultures dites de référence ; des animations dans les gares et dans les trains ; des rapprochements entre les générations ; des créations artistiques contre le racisme ; des animations lumineuses sur le thème de l’histoire européenne ; une réinvention du mobilier urbain et l’installation de structures végétales ; une exposition itinérante sur l’apport des cultures ; la mise en place – avec Les Grignoux – d’un festival du film européen.

L’accessibilité (tram, bus, train, voitures, transports doux) du territoire communal, la forte capacité hôtelière de la ville, son implication dans l’Euregio et dans le réseau des villes francophones sont d’autres atouts sur lesquels insistent les auteurs de ce premier projet. Projet qui a déjà été vertement critiqué par l’opposition.

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