Clint Eastwood en duel avec son ombre
CROUSSE,NICOLAS
Page 1;41;44
Lundi 23 février 2009
P.41 & 44
Dirty Kowalski
Cinéma En salles dès mercredi prochain
Gran Torino nous le ramène intact, et on serait tenté de dire que l’acteur Clint vole ici la vedette au réalisateur Eastwood. Film de cru moyen, Gran Torino vaut surtout par la qualité de son interprète. Et par l’addition de thématiques qui renvoient le personnage de Kowalski, vieux bougon réactionnaire, pas toujours loin des coups de gueule de l’inspecteur Harry, à la légende de Clint Eastwood. Une légende en trois temps. Après avoir incarné pour Sergio Leone (le western spaghetti et la trilogie du dollar), les cow-boys violents et flegmatiques, planqué derrière un Stetson un poncho et un cigarillo, le long fauve de San Francisco a campé dans les années septante la figure, alors décriée par la gauche, du célèbre Dirty Harry et de son Magnum 44. Puis, et au grand étonnement de la critique, il a gagné un à un ses galons de réalisateur. Après avoir tâté de nombreux films de genre (le thriller : Un frisson dans la nuit ; le western : Pale rider ; le film musical : Bird…), Eastwood signe depuis une bonne quinzaine d’années des classiques qui font l’unanimité : Impitoyable, Sur la route de Madison, Mystic river, Million dollar baby… Les termes de « légende vivante » ou de « dernier
des dinosaures » sont souvent usurpés et grotesques. Avec Eastwood, ils reprennent sens et dignité.
P.44 Clint Eastwood,
le retour de la légende
Eastwood dégaine son testament
Cinéma Il revient devant la caméra dès ce mercredi
Ça vous rappelle quelque chose ? Ça peut ! Kowalski n’est pas tant un personnage de fiction qu’un double d’Eastwood. Un double radical. Un peu caractériel. Mais le fait est là : pour célébrer son grand retour, l’acteur a semble-t-il délibérément convoqué les fantômes de son passé.
Kowalski est un ancien combattant. Il a fait la guerre de Corée. Il a tué. Il s’est retiré. Il a viré vieux con, désormais plus capable que de siroter sa bière, d’astiquer sa voiture de collection (une Ford Gran Torino de 1972) et de maugréer sur le nouveau voisinage, multiracial et bruyant, qui a abîmé son quartier originel. Sa carabine dort au garage, mais on sent bien qu’elle pourrait ne pas y rester éternellement. Tel le cow-boy d’Impitoyable, Kowalski s’avance en justicier de l’Apocalypse.
Justicier, vraiment ? Quitte à être hors-la-loi ! Les shérifs ne sont pas avec lui ? Qu’importe : à l’instar des autres figures eastwoodiennes, Kowalski est le genre de type qui n’écoute que « sa » loi. Que « sa » conscience. Quand l’une et l’autre lui dictent de dégainer, si possible plus vite que son ombre, rien ne peut l’arrêter, et tant pis pour le grabuge.
A sa façon hors-la-loi, donc. Et pourtant ultraconservateur, et plus que jamais attaché à son drapeau américain, planté devant sa maison. Le drapeau à bannière étoilé : celui-là même que les héros du récent Mémoires de nos pères (2005) se battaient pour planter au sommet de l’île d’Iwo Jima. L’ennemi était alors le jaune, l’Asiatique. Et il le reste, durant les premières minutes de Gran Torino. Pour se muer bientôt, comme dans les Lettres d’Iwo Jima (2006), en frère humain.
A part le chapeau et le poncho de la trilogie de Leone, tout est là, qui fait clin d’œil à l’histoire du grand San-Franciscain. Peu de temps avant la première du film, toutes sortes de rumeurs allèrent bon train. Parmi elles, l’une affirmait que Gran Torino allait nous ramener la figure légendaire de Dirty Harry. Il n’en est rien, même si l’on ne peut nier que Kowalski partage avec l’inspecteur Callahan le goût pour un sens pour le moins viril de la justice.
Eastwood y fait ici référence, en s’amusant de constater qu’à l’époque, Harry lui avait valu les foudres de la critique, qui avait décidé que l’histrion formé aux duels de « western povera » était ni plus ni moins qu’un dangereux réactionnaire.
Longtemps bête noire de la gauche qui, depuis le marginal Honkytonk man et devant la collection de sommets accumulés (Bird, Mystic river, Impitoyable…), en a fait le grand héritier de l’Amérique éternelle, Clint Eastwood règle à sa façon ses comptes avec les anciens détracteurs. A travers le furieux Kowalski, il leur dit en substance : je n’ai pas changé. Je crois à l’Amérique éclairée qui se fait justice, à l’instar de celle des grands westerns. Ça ne fait de moi ni un raciste ni un salaud. J’ai ma morale. Je vous laisse la vôtre.
Oh, bien sûr, dans Gran Torino, Eastwood finit par mettre un peu d’eau dans son whisky. Bien sûr, les accès de mauvaise humeur intempestive, qui rapprochent par moments Kowalski du véritable vieux con, finiront par se teinter d’humanisme. Outre cela, Gran Torino est le film où Eastwood se livre en synthèse. Rien de moins.
Rien de plus ? Eh bien si. En faisant ici face à sa propre mort, Kowalski offre à Clint Eastwood la possibilité d’écrire un premier testament. Il n’est pas impossible qu’il y en aura d’autres, tant le vieux lion est encore bien rugissant, et annonce deux ou trois projets de films pour les années à venir. Il n’empêche. Dans Gran Torino, Eastwood affronte le problème de l’âge et du vieillissement sans faire de manières. Il sait que son temps est désormais compté. Il sait aussi qu’à l’heure venue du grand départ, il faudra se faire une toilette, comme on allait jadis à la messe du dimanche. Et il choisit, pour cette ultime révérence, de mourir debout. Comme un homme. Non sans avoir transmis l’héritage à un gamin. Après celui de Honkytonk man (qui était joué par son fils Kyle), son héritier est ici un petit Hmong. Qu’y a-t-il dans l’héritage ? Une philosophie de la dignité, que sur le tard il a affinée en choisissant l’arme symbolique. Eh oui, désormais, l’homme aux célébrissimes colts ne dégaine plus, quand vient l’heure du combat, qu’un pistolet imaginaire : sa main, pouce en l’air, index tendu, les trois autres doigts repliés. Le pouvoir est là, souffle Kowalski au gamin – et Eastwood à ses héritiers : dans l’autorité naturelle. Dans une force dorénavant tranquille. Si tu parviens à inspirer cela de ta vie, dit-il
en substance, tu seras un homme, mon fils.
Ah oui, il y a encore autre chose dans l’héritage : la Gran Torino de 1972, qui glisse au moment du générique le long du Pacifique. Sur l’air de dire, sans forcer : voilà, cette panthère élégante et racée des années septante, c’était moi. C’était mon époque. C’était mon règne.
