Les libraires boudent la Foire

NIZET,ADRIENNE; JENNOTTE,ALAIN

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Mercredi 4 mars 2009

Littérature Un audit controversé a provoqué le départ des libraires indépendants

Entre organisateurs de la Foire du livre et syndicat des libraires, c’est le mésamour. Dans un climat de suspicion.

Alors que la 39e Foire du livre de Bruxelles ouvrira ses portes dans quelques heures, la tension reste très vive entre une grande partie des libraires indépendants et le comité organisateur de la Foire, dont ils se sont retirés il y a quelques mois. Suspicion et malentendus sont au menu d’un cocktail détonnant, qui devrait peser lourdement sur l’édition 2009.

Tout a commencé après la Foire 2008, lorsque plusieurs administrateurs ont tenté d’en dresser le bilan. « Nous avons posé un certain nombre de questions à la commissaire générale de la Foire, Ana Garcia, sur sa gestion organisationnelle et financière, explique Pierre Cerfontaine, libraire à Visé et, à l’époque, membre du conseil d’administration de la Foire. Nous estimions qu’il s’agissait du contrôle normal sur une ASBL. Mais on nous a répondu que cela ne nous regardait pas. »

Le conseil d’administration décide alors, à l’unanimité, de commanditer un audit auprès d’un réviseur d’entreprise. Mais lorsque celui-ci se présente au siège de l’ASBL, en septembre dernier, il se voit renvoyé à ses chères études par deux administrateurs qui lui expliquent que son ordre de mission excède ce que le conseil a décidé, soit une simple vérification des comptes. L’audit aura finalement lieu, deux mois plus tard. « Mais entre-temps, sur les conseils d’un cabinet d’avocats spécialisé, dont le rapport faisait état de manquements dans le fonctionnement de l’ASBL, la présidente, Luce Wilquin, ainsi que les deux administrateurs représentant les libraires ont démissionné, poursuit Pierre Cerfontaine. Résultat : on a refusé de nous transmettre ce rapport d’audit. »

Une thèse réfutée par l’actuel président de la Foire du livre, Hervé Gérard pour qui « l’audit du réviseur a définitivement montré qu’aucune suspicion à l’encontre de la commissaire générale n’était fondée. Nous avons d’ailleurs proposé aux anciens administrateurs de venir le consulter au siège de la Foire, en présence d’un membre du conseil. »

Mais au sein de ce même conseil, tout le monde ne partage pas pleinement cette conclusion. « Même s’il ne présente absolument aucune trace d’une quelconque malversation, prétendre que ce rapport apporte la preuve d’une gestion blanche comme neige montre que tout le monde ne le lit pas de la même manière, note-t-on dans l’entourage du conseil d’administration. Il montre, notamment, que des procédures de gestion normales au sein d’une ASBL ont été court-circuitées. »

Les rapports entre le conseil d’administration de la Foire du livre et sa commissaire générale n’ont pas toujours été empreints d’une grande sérénité. En deux ans, deux présidents et plusieurs administrateurs ont jeté l’éponge, estimant qu’ils n’avaient pas le minimum de contrôle que la loi qui régit les ASBL leur impose d’exercer sur la gestion de la commissaire générale, qu’ils considèrent comme une « simple employée » de leur association.

« J’ai un cahier des charges précis à respecter et je dois en rendre compte devant mon conseil, rétorque Ana Garcia. Mais le malentendu vient de ce que les présidents précédents ont confondu leur rôle avec celui d’un organe exécutif. Ma fonction est de leur soumettre un budget et les grandes lignes d’une programmation. Ensuite, c’est à eux de trancher, pas d’organiser à ma place. »

Une polémique qui ne peut qu’enfler dans un secteur secoué par la crise. « Il y a une dérive commerciale inquiétante de la Foire du livre, estime Philippe Lemahieu, président du syndicat des libraires. Le volet culturel ne semble plus motiver notre clientèle autant que par le passé. Il y a un équilibre à retrouver dans la programmation. »

« Certes, quelques libraires sont encore présents cette année, renchérit Pierre Cerfontaine. Mais de plus en plus, seuls les grossistes et les libraires disposant d’importants moyens financiers seront à même d’y participer. On risque d’en revenir à la foire aux best-sellers d’il y a une dizaine d’années. Et ça, ce sera sans nous. » Des inquiétudes qu’Ana Garcia balaye avec irritation : « Le prix du mètre carré par exposant n’a pas varié alors que les loyers et les charges ont augmenté à Tour & Taxis. Et le programme de l’édition 2009 s’est encore étoffé. Les déclarations de certains libraires me scandalisent. »

L’électro-étranger de Camus

Des accords électro, le rythme soutenu par une batterie, des images projetées sur un écran géant. Et puis la voix d’Albert Camus. Grave, envoûtante, qui résonne par-dessus la musique. Et qui lit les premiers mots de L’étranger. « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : “Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.” Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. »

Ça fait partie d’un « DJ set littéraire » autour du livre d’Albert Camus, qui sera présenté à la Foire du livre de Bruxelles. L’enregistrement date de 1954. A l’époque, l’ORTF invitait certains auteurs à lire l’intégralité de leurs œuvres à haute voix pour ensuite en faire des vinyles.

Pierre de Muelenaere en a trouvé un exemplaire chez un disquaire bruxellois. Le musicien, cocréateur de la revue littéraire ONLit avec Benoit Dupont, était alors à la recherche d’un projet événementiel à associer à la revue.

Spectacle performance

« J’ai commencé à mélanger cette lecture avec des extraits musicaux, explique l’intéressé. Puis Benoit y a ajouté les basses. Ensuite nous avons fait appel à deux VJ (Orchid Bite) pour y associer des images. ».

Le résultat ? Un spectacle performance. « C’est vraiment une relecture, une réinterprétation du texte de Camus, expliquent-ils. Il était très important pour nous que le public puisse suivre l’histoire. Avec la musique et les images, nous avons voulu y coller, pas simplement l’illustrer. »

Les musiciens, tous deux issus du milieu littéraire y sont d’abord allés à l’intuition. Agençant les morceaux en fonction du rythme du texte, de ses tensions et de ses pauses. « La musique permet d’ajouter du ressenti aux mots. Pour le passage où Meursault et les Arabes se battent sur la plage, par exemple, il y a tant de tension, il fallait forcer les basses. Pour le support visuel, le travail est plus ardu dans les moments où il n’y a que le texte. » La performance-spectacle a été jouée à Passa Porta, au Smartival, mais aussi en librairies ou dans des écoles.

Après la Foire, Camus remix sera joué au Salon de Paris, et en juin à Istanbul. « On ne savait pas quelle serait la réaction. Le texte, même s’il n’est pas vieux, est déjà un classique, et la musique est électro. Quand on expliquait notre projet, nos interlocuteurs ne savaient pas dans quelle boîte nous mettre. Mais tout le monde se retrouve autour du texte en fait ». Et Benoit d’ajouter. « La voix est primordiale. Dans notre recherche pour un prochain spectacle (autour de Terre des Hommes, de Saint Exupéry), nous avons écouté beaucoup de textes lus. Aujourd’hui, les lectures sont souvent théâtralisées. Ici, pas d’effet, juste la voix, imposante, de Camus. » Et la célébration de ses mots dans un spectacle très cohérent.

A la Foire le jeudi 5 mars à 20 h et le vendredi 6 mars à 11 h. Site : www.onlit.be.

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