Les aveugles volontaires
MARTHOZ,JEAN-PAUL
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Mardi 24 mars 2009
Enjeux
Comment expliquer que, durant des années, les mises en garde lancées par ceux qui nous annonçaient une catastrophe financière n’aient pas réussi à convaincre les gouvernants et les citoyens ? Depuis le début de l’an 2000, dans ses chroniques du New York Times, Paul Krugman (prix Nobel d’économie 2008) avait sonné le tocsin, démonté les arguments spécieux et les paris exaltés des partisans de l’ultralibéralisme débridé. Beaucoup évitèrent de le lire ou cherchèrent à le discréditer. Les Cassandre sont rarement invités aux cocktails où l’on célèbre la fatuité.
Le même sort touche depuis des décennies ceux qui prédisent un cataclysme écologique. Il y a plus de cinquante ans déjà, dans son livre Le printemps silencieux, Rachel Carson avait dénoncé les dégâts environnementaux de la pollution chimique agricole. Le cri d’alerte du Club de Rome sur « les limites de la croissance » date de 1972. Et malgré tout, l’immense majorité de la population se comporte aujourd’hui encore comme s’il suffisait de composter quelques déchets et de sélectionner quelques vieux papiers pour sauver la planète et l’humanité.
L’histoire la plus tragique est gorgée de ces refus de savoir. « Nous ne savions pas », proclamèrent des millions d’Allemands confrontés en 1945 aux photos des camps d’extermination, alors que la propagande nazie avait martialement clamé sa volonté d’éradiquer la présence juive en Europe.
« Nous ne savions pas », se défendirent des compagnons de route du stalinisme lorsqu’on ouvrit les dossiers noirs du communisme, alors que, dès 1937, André Gide, de retour d’URSS, avait dénoncé l’imposture soviétique.
L’histoire coloniale, tout particulièrement, a été la terra incognita de la vérité.
Il aura fallu attendre un demi-siècle pour que l’opinion française ose prendre conscience de la brutalité de ses forces armées, des viols massifs et de la torture généralisée lors de la guerre d’Algérie. Un demi-siècle pour qu’elle affronte l’évocation des massacres coloniaux oubliés de Madagascar (1947) ou de Côte d’Ivoire (1950).
Aujourd’hui encore, des nostalgiques du Congo belge continuent à prétendre que les dénonciations d’Adam Hochschild dans son livre Les fantômes du roi Léopold (Belfond, 1999) sont une fabrication éhontée.
Aujourd’hui encore, une grande partie du monde arabo-musulman refuse de reconnaître la traite négrière qui, pendant treize siècles, ravagea l’Afrique noire, ce génocide voilé (Gallimard, 2008), comme l’appelle l’écrivain sénégalais Tidiane N’Diaye.
Au Japon, l’amnésie officielle sur le massacre de Nankin et les autres atrocités de la guerre de Quinze ans (1931-1945) corrompt l’enseignement de l’histoire et ronge la culture démocratique.
Et que dire du peuple turc, persuadé par un négationnisme d’État agressif qu’il n’y a pas eu de génocide arménien ?
Cette cécité touche le grand public, mais aussi ceux qui s’en prétendent les guides intellectuels ou moraux. Au début des années 1970, des écrivains et des journalistes occidentaux, aveuglés par leur détestation de l’Empire américain, refusèrent d’admettre que les révolutionnaires cambodgiens étaient en train de commettre un génocide. « Je n’ai pas voulu croire à cette horreur, avoua courageusement Jean Lacouture, alors grand reporter au Monde. De la prise du pouvoir par les Khmers rouge, en avril 1975, au mois de janvier suivant, je m’en suis tenu à un silence que je croyais professionnel mais qui n’était que de l’entêtement ».
Ce déni de la réalité peut sourdre de l’arrogance intellectuelle, de l’égarement idéologique ou du désengagement moral. Mais il peut également exprimer la volonté d’un Etat de ne pas agir. On sait ce qui se passe, mais « on ne veut pas le savoir » parce qu’on ne veut rien faire. En 1994, malgré les reportages de journalistes décrivant la campagne anti-tutsis qui régnait à Kigali, malgré les alertes de leurs ambassades, les gouvernements occidentaux directement concernés décidèrent de fermer les yeux et, comme le prêtre et le lévite dans la parabole du Bon Samaritain, « de passer outre ».
Plus profondément peut-être, cet aveuglement rejoint la fameuse sentence de La Boétie sur la « servitude volontaire » et exprime une crainte angoissée de la liberté. « La majorité des hommes redoutent en fait leur propre liberté, écrivait Stefan Zweig en 1937, dans son livre Conscience contre violence (Le Castor astral). Par lassitude devant l’effroyable multiplicité des problèmes, la complexité et les difficultés de la vie, la grande masse des hommes aspirent à une mécanisation du monde, à un ordre définitif, valable une fois pour toutes, qui leur éviterait tout travail de la pensée ».
La responsabilité des « autorités morales » mais aussi des « citoyens concernés » n’en est dès lors que plus urgente, en particulier pour contrer tous ceux qui, en niant la réalité des génocides ou du totalitarisme, poursuivent l’acte criminel et préparent la voie aux bégaiements barbares de l’histoire.
Dans cette exigence de vérité, le journalisme, par la mission qu’il s’octroie, est en première ligne. L’histoire du métier n’a aucune tendresse pour ceux qui accompagnent l’opinion publique dans sa volonté de ne pas savoir. Ses archives condamnent ceux qui ont tu, ou se sont tus, et célèbrent les esprits libres qui ont osé troubler les silences complices et déranger les bonnes consciences confites.
« Notre rôle, écrivait George Orwell, est de dire aux gens ce qu’ils ne veulent pas entendre ».
Et Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde, renchérissait : « Dire la vérité quand ça fait mal, surtout quand ça fait mal ».
Pour que personne ne puisse dire : « Je ne savais pas. »
