Welcome, bienvenue, et vive la désobéissance civique !

CROUSSE,NICOLAS

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Mercredi 25 mars 2009

Le cœur est un muscle qui a du ressort, disait Woody Allen. Lioret en apporte la démonstration avec ce beau film qui invite à désobéir à la loi quand celle-ci s’oppose à la dignité humaine.

Quinze ans, déjà, que Philippe Lioret nous raconte de film en film de petites histoires pétries d’humanité et de tendresse. Quinze ans et des films doux au cœur, comme les pralines le sont à la gorge. Tombés du ciel, Tenue correcte exigée, Mademoiselle, L’équipier, Je vais bien ne t’en fais pas : autant de films, reconnaît l’homme lorsque nous le rencontrons, qui « parlent à l’intime, en s’attachant à l’héroïsme des rapports affectifs ». Avec Welcome, Lioret change sans se renier. Son hymne à la solidarité et à la dignité humaine est plus vibrant que jamais, mais cette fois dans le registre du sujet de société. Welcome parle, non sans rage ni engagement, de l’abandon et du traitement honteux réservé aux clandestins tentant de gagner l’Angleterre, fût-ce à la nage.

La virulence du propos est arrivée jusqu’aux oreilles du ministre de l’Intégration, Eric Besson, le fameux « transfuge » de la gauche, qui s’est insurgé contre le propos de Welcome. Il n’en faut pas plus pour faire bondir Lioret, qui charge celui qu’il appelle le « sous-ministre ». « Besson essaie aujourd’hui de me mettre dans la position de l’accusé. S’il y a quelqu’un qui doit rendre des comptes, ce n’est pas moi, c’est lui ! C’est sous sa législature qu’on vient taper à la porte de quidams qui hébergent des gamins claquant de froid dehors. Des gamins que Sarkozy avait dès 2002 mis dehors du centre de Sangatte. »

Besson, dit-il, l’a attaqué pour une petite phrase : la politique du gouvernement Sarkozy serait digne de l’Occupation. Renie-t-il son propos ? Il le nuance, à peine : « Le film laisse entendre que les mécanismes de répression et d’appel à la délation sont les mêmes qu’en 1943, sous le régime de Vichy. On dit actuellement aux clandestins : dénoncez vos passeurs, et comme ça vous serez régularisés. Mais dans quelle époque on vit ! »

L’homme de la Manche

Dans Welcome, Bilal, kurde de 17 ans, tente en désespoir de cause de traverser la Manche à la nage, afin d’y retrouver la jeune femme qu’il aime. Mais son rêve bute en permanence sur le climat ambiant et un véritable délit de sale gueule. « Le problème, reprend Lioret, c’est que la délation change de forme. Les gens se cachent aujourd’hui derrière des claviers d’ordinateurs pour déverser leurs haines raciales. Quand on se promène sur les blogs, on tombe sur des trucs aussi sidérants que dégueulasses. »

Derrière le coup de sang, Lioret vante, à l’instar du personnage incarné dans Welcome par Vincent Lindon, complice du rêve du clandestin kurde, le retour à la désobéissance civique. « C’est ce que je connais de plus beau. C’est ce qui fait l’apanage de la démocratie. Sans ça, on est dans une république bananière. »

On lui fait remarquer que ses personnages, doués d’une contestation généreuse, pourraient être des petits-cousins du cinéma de Capra – celui de Vous ne l’emporterez pas avec vous, dans lequel un grand-père un peu anarchiste refusait de payer ses impôts car ils étaient destinés à financer le budget de la Défense et que c’était contre ses principes. Il boit du petit-lait. Puis, zappe sur Billy Wilder, qui a fui l’Allemagne en 1936 pour fuir les (futures) chambres à gaz. « Comme Capra ou Lubitsch, voilà quelqu’un qui vient de l’immigration et qui a participé à l’enrichissement des Etats-Unis. Tout le monde oublie aujourd’hui que les Etats-Unis ne sont peuplées que de migrations. »

Au-delà de sa portée politique, Welcome est une fable. Sur les sacrifices de l’amour. Sur le prix à payer pour décrocher son rêve. Prix parfois exorbitant. Pour gagner l’Angleterre, Bilal devra traverser la Manche à la nage. Et Lioret aura eu à affronter, durant le tournage, le froid, la violence de la mer du Nord. Une expérience qu’il avait déjà tentée et réussie dans L’équipier. « Les Américains tournent les scènes de mer en studio, sur fond vert, en mettant des images derrière et en faisant bouger les premiers plans. Techniquement admirable. Mais la vérité, elle est là, dans Welcome. On est dans les courants, entre Calais et Douvres. On me dit que c’est impossible de tourner en mer et de planter une caméra pendant que tout bouge alentour. Faux. J’ai mes secrets. Et je ne les dirai pas, même sous la torture. »

Vincent Lindon, citoyen au pays des fous

entretien

Considérez-vous « Welcome » comme un film politique ?

Non. C’est un film de fiction, et le coup de gueule que vous avez vu est d’autant plus fort que c’est du cinéma. Sinon, ce serait un documentaire. L’impact aurait été beaucoup plus passif. Ici, c’est l’histoire d’un maître nageur qui, pour reconquérir la femme qu’il aime, va faire traverser à un jeune Kurde la Manche à la nage. Le jeune Kurde veut quant à lui traverser la Manche pour retrouver la femme qu’il aime. Voilà. A travers ça, ça se passe à Calais parmi les immigrants. C’est ce que j’aime dans le cinéma en général, et en particulier chez Lioret : il y a toujours un double sujet. Comme disait Truffaut, il n’y a pas de grand film sans documentaire à l’intérieur. C’était le cas à l’époque des Raoul Walsh, des Capra et des vieux films américains. Ça traitait de la crise de 1929, de l’après-guerre… James Stewart et Cary Grant véhiculaient à travers leurs films de grandes idées de tolérance. Un film par exemple comme Le rebelle, de King Vidor, avec Gary Cooper est un film admirable sur la non-concession, le courage, la droiture d’esprit. Alors dans Welcome, il y a d’abord une histoire romanesque, avec derrière un fond social très très grave, dont on est très soucieux en France en ce moment et qui nous rappelle étrangement une page peu glorieuse de l’histoire de France il y a quelques années.

Cette France qui exclut et dont parle « Welcome » vise clairement celle de Sarkozy, non ?

C’est pas un petit peu, c’est carrément celle de Sarkozy ! C’est lui qui a fermé le centre de Sangatte ! Une des idées marquantes du film, c’est qu’aujourd’hui dans un pays comme la France, une personne qui vient en aide à une personne en situation irrégulière est passible de cinq ans de prison et 30.000 euros d’amendes. Par contre, une personne qui ment à ses électeurs, qui fait de la fraude électorale et qui pique de l’argent dans la caisse, ce qui est arrivé récemment, est passible d’un an de prison et de 5.000 euros d’amende. Une peine cinq fois plus légère. Je dis qu’on marche sur la tête. On a un enfant qui dort par moins quinze dans la rue et on le ramène chez soi pour lui donner une douche et à manger : on peut prendre cinq ans de taule. On est chez les fous. C’est innommable.

Un film peut quelque chose ?

Plus que si on ne le fait pas !

Le cinéma de Lioret dans lequel vous évoluez nous rappelle que vous êtes passé par celui de Claude Sautet. J’y vois une filiation. Pas vous ?

Oui : les colères ! Oh, des colères très agréables. C’est quelqu’un de très exigeant, très vivant. Il a le feu, la rage, et j’adore ça, c’est très dynamisant. Maintenant, Lioret et Sautet, ce sont deux cinémas différents. Et même Lioret ne me rappelle pas Lioret. Welcome est un film différent de ce qu’il a fait auparavant. C’est un film extrêmement singulier, unique. Même si le sujet rappelle Tombés du ciel. Welcome, je n’ai pas tellement envie d’en parler. Il faut y aller. C’est tout. C’est comme quand vous dites à un enfant : mais mange ! t’as même pas goûté… Goûte !

nouveau

Welcome

Après avoir traversé toute l’Europe caché dans des camions, Bilal (Firat Ayverdi), 17 ans, se retrouve brutalement interrompu à Calais. En attente d’expulsion, il regarde la mer. Trente-deux kilomètres à peine le séparent de l’Angleterre. Et l’idée lui vient : cette Manche, il pourrait la traverser à la nage. Bientôt, l’idée se fait obsession. Et Bilal passe l’essentiel de son temps à la piscine, coaché par un maître nageur, Simon (Vincent Lindon), qui va l’aider à oser l’impensable.

Avec cette fable contemporaine, doublée d’un commentaire à chaud sur l’actuelle politique d’immigration de sa France, l’auteur de Je vais bien, ne t’en fais pas signe un film extrêmement touchant, tout en poussant un très virulent coup de gueule. Que nous dit son film ? Que dans le monde qui est le nôtre, où au nom de la loi l’on parque aujourd’hui dans des camps les damnés de la terre, il faut pouvoir s’engager. Qu’il faut prôner la désobéissance civique. Qu’entre son âme et le bon sens, il faut sans cesse faire le choix de la conscience, car ce sera toujours celui du cœur. Et que la France, prise aujourd’hui entre tradition d’accueil et tentation ultrasécuritaire sous le gouvernement Sarkozy, serait bien inspirée d’en revenir à ses belles traditions. Lioret tient avec ce film, qui doit beaucoup à la qualité d’interprétation de ses deux protagonistes, de l’héritage de Capra. Ce qui est un sacré compliment.

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