Le pouvoir de l’image sur le monde
COUVREUR,DANIEL
Page 37
Lundi 30 mars 2009
Luc est devenu architecte mutant, créateur d’habitarbres, de maisons biomimétiques ou de cités archiborescentes. François a bâti l’univers de bande dessinée des Terres Creuses (avec Luc) ou des Cités obscures (avec le scénariste Benoît Peeters). Et les images de son Pavillon des Utopies ont bouleversé l’imaginaire du futur à l’Exposition universelle d’Hanovre. Marie photographie les lumières des regards et de l’architecture. Son fils, Thierry, brutalise l’avenir de la bande dessinée. Christine est architecte…
Pour Robert Schuiten, la vie devait être « illustrée comme il se doit » en cultivant le feu sacré de dessiner à tout prix : les espaces, la lumière, les bâtisses, les cités, les scénographies… Robert avait lui-même dessiné le livre d’une mythologie familiale à la mort de sa première femme.
Philippe Marion, un ami de longue date de la famille Schuiten, vient de se plonger dans les secrets de famille pour écrire Schuiten filiation et tenter de percer les mystères de la création chez les Schuiten : « Robert était une personnalité très forte, une sorte de chevalier de l’infini, nous confie Philippe Marion. Il rêvait de reculer les murs, d’ouvrir les espaces. Il était toujours en manque d’émerveillement. Mais en même temps, il est engoncé dans la rigueur de la morale catholique. Sa première femme était une grande mystique. Elle a vécu comme en lévitation. Et à sa mort, Robert s’est enfermé dans le culte de son souvenir perpétuel. Il a développé une vraie mystique familiale articulée autour du pouvoir de l’image ».
Robert a communiqué à ses enfants cette volonté de recréer le monde à partir du dessin, de dépasser l’apparence des choses. Mais tous dans la famille n’ont pas adhéré au culte visionnaire. Certains comme Anne, l’aînée, n’avaient pas, aux yeux du père, le don de dieu. « Luc et François étaient les plus doués, relève Philippe Marion. Pour Anne, ce fut très douloureux de ne pouvoir accéder à la reconnaissance paternelle, à cause de cette ligne rouge de l’absence de talent graphique. L’affectif et le graphique étaient intimement liés. Elle l’a vécu comme une tyrannie ».
C’est de ce côté qu’il faut aller chercher la révélation du livre de Philippe Marion. Il y a chez Luc et François cet équilibre stimulant entre rigueur et imaginaire, cette frénésie de l’inachevé, cette soif d’images pour dépasser la frontière invisible de l’apparence des choses.
« Robert doutait de tout jusqu’au bout. Il avait en lui cette discordance entre rêve et réalité. Il n’est jamais arrivé à considérer un de ses tableaux comme achevé ! Il lui fallait sans cesse évoluer. S’il était fier de la réussite de Luc et de François, il n’était pas du tout de leur bord. Il pensait que personne ne suivrait Luc sur la voie de l’architecture écologique. Il voyait la bande dessinée comme une lecture taboue, jusqu’au jour au François a été publié dans Pilote à 17 ans. Robert est à l’origine de ce déchirement permanent chez François entre simplicité et complexité : derrière la monumentalité de ses images, il vit hanté par la simplicité des idées. »
