Le fabuleux destin de Coco Chanel

CROUSSE,NICOLAS

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Mercredi 22 avril 2009

Cinéma « Coco avant Chanel » à l’écran

Dans le film d’Anne Fontaine, Coco, c’est Audrey Tautou : une femme sans chichis et shootée à l’élégance.

Entretien

C’est peu dire qu’il était attendu, ce film d’Anne Fontaine, qui entend, un an après le film sur la môme Piaf, d’Eric Dahan, dresser le portrait de « l’autre » ambassadrice planétaire du charme à la française. Dans La môme, Marion Cotillard se livrait à une performance quasiment hollywoodienne pour épouser son sujet. Ici, Audrey Tautou va comme une souris à reculons vers le temps où Coco ne se faisait pas encore appeler Chanel.

Le résultat divise. Le film est d’une beauté académique qui ne passionne pas toujours. Mais le portrait de la jeune Chanel, cocktail d’effronterie et d’austérité, de fraîcheur et d’orgueil, est plutôt réussi. Et cela, grâce à Audrey Tautou. Qui, comme son modèle, est montée un jour sur Paris en n’oubliant pas d’emmener avec elle son bon sens et ses origines auvergnates. Rencontre à Bruxelles.

Peut-on faire le parallèle entre Coco avant Chanel et Audrey avant Amélie Poulain ?

Ce que j’ai découvert en faisant ce film, c’est le parcours. On suit Coco depuis les origines, avant son incomparable réussite, et qui n’a rien à voir en ampleur avec ce que j’ai vécu. Quand quelqu’un a réussi, ça paraît presque évident pour tout le monde. Alors que pour la personne concernée, c’est autre chose. Coco sentait qu’elle était différente, elle ne voulait pas être dépendante d’un homme, ce qui était inconcevable à l’époque, mais elle n’avait aucune certitude de la couleur qu’aurait son avenir.

Coco est un être à la fois très intelligent, attentif, lucide, et elle est totalement dans l’incertitude. Moi, je n’ai jamais imaginé une chose pareille. Et j’ai évolué dans un tout autre contexte social. Je m’étais imaginé que Coco Chanel était une couturière douée et progressivement happée par le travail et la reconnaissance. Mais c’était pas du tout ça !

Coco est constamment confrontée dans le film au problème du choix. Elle doit en gros choisir entre l’émancipation professionnelle et artistique, et sa vie privée et amoureuse. Un choix auquel tout artiste populaire, dont vous êtes, ne peut pas rester insensible !

Je ne suis pas certaine qu’elle se soit dit qu’il fallait choisir entre la vie professionnelle et l’amour. Si elle se refuse à l’amour, c’est parce que c’est une forme de dépendance, et donc de souffrance, liée à l’image qu’elle a reçu dans son enfance.

C’est une femme qui veut la même liberté et la même indépendance qu’un homme. C’est quelqu’un aussi d’extrêmement entier. Quand elle tombe amoureuse, elle ne se sent plus du tout capable de travailler. Si Boy Capelle avait eu le courage de l’épouser, elle ne serait peut-être jamais devenue Coco Chanel.

Coco Chanel, telle qu’on la découvre, est une puriste de l’élégance. Pas seulement l’élégance vestimentaire. Celle aussi du comportement. Peu importe qu’on la trompe ou qu’on la quitte, pourvu qu’on ait l’élégance.

C’est vrai qu’elle avait une élégance à tous niveaux. Je crois que son goût pour la simplicité et la pureté avait à voir avec ses origines paysannes, où on ne peut pas gaspiller ni verser dans le superficiel, l’accessoire ou le chichi. Elle est dans des valeurs simples, pures, concrètes. Mais l’élégance était importante, c’est vrai.

Ce qu’elle attendait des femmes qui posaient pour elle, à l’époque où les mannequins n’existaient pas vraiment c’est, disait-elle, qu’elles aient les cheveux propres. Et ainsi de ses vêtements, qui dépassaient la mode, et qui à l’arrivée n’avaient d’autre fonction que de mettre en valeur une personnalité.

Mettre en valeur la femme sans la cantonner dans les seuls « joli », « sexy », « coloré ». Et à la fois, Coco est une femme paradoxale, qui ne voulait pas qu’on sache que son père avait été forain, ni qu’on sache qu’elle avait chanté dans un beuglant…

… ce qui est nettement moins élégant !

On peut dès lors s’interroger : pourquoi ces petits mensonges ? Par une sorte de pudeur ? Par peur qu’on ne la juge du coup débordant d’autant plus d’ambition, voire arriviste, en considérant d’où elle venait ? Mystère.

Mais quand à la fin de sa vie on lui demandait ce qu’elle aurait aimé faire si elle n’avait pas été couturière, elle répondait : « Paysanne. » En ajoutant : « C’est ce qu’il y a de plus beau comme métier. »

Coco Chanel est une femme à l’époque atypique : le cheveu court, le vêtement élagué, mi-garçonne mi-éphèbe. La considérez-vous à sa façon comme une pionnière du féminisme ?

Elle a lutté pour ne pas qu’on la considère comme une femme.

Parce que l’image de la femme qu’elle avait, c’était soit celle de sa mère, c’est-à-dire une femme juste là pour être l’épouse de son mari, travaillant et souffrant dans l’ombre ; soit celle d’une mondaine entretenue. Coco ne voulait pas grandir dans l’échelle sociale, mais bien grandir dans l’échelle de la femme.

P.32 Rencontre avec Anne Fontaine,

la réalisatrice

Anne Fontaine : « Ce petit taureau noir »

Cinéma « Coco avant Chanel » est sur nos écrans

Pour la réalisatrice française, Coco Chanel est une femme d’aujourd’hui, elle qui n’était pas de son époque.

Parler avec Anne Fontaine, réalisatrice des récents Entre ses mains et La fille de Monaco, du fabuleux destin de Coco Chanel, c’est bien plus qu’instructif. C’est passionnant. La cinéaste française connaît son affaire, elle qui pour avoir jadis été mannequin, s’est frottée au monde de la mode. Mais, nous dit-elle d’emblée, en guise d’entretien, elle n’a pas voulu faire un film sur la mode ni sur une époque. Ce qui l’intéressait, c’était un tempérament. Et le portrait d’une sacrée nature, avant que ne la saisissent la célébrité et la reconnaissance.

« Pour embrasser son destin, pour moi c’était clair qu’il fallait aller vers ses années de formation. Elle vient d’un milieu où il n’y a aucune éducation intellectuelle ni artistique. Et c’est cette jeune femme, quasiment paysanne et originaire de la France profonde, qui va se découvrir petit à petit la future et immense styliste que l’on sait. Les gens pensent souvent que c’était une grande bourgeoise. Eh bien non. Ça donne beaucoup de prix, d’intérêt et de vulnérabilité à son destin. »

Chanel est devenue l’emblème de l’élégance à la française. Le film d’Anne Fontaine tend pourtant à démontrer que de vocation, il n’en fut à ses débuts jamais question. Et que ça lui est tombé dessus presque par accident. « Elle espérait devenir quelqu’un, ça oui, son ambition était grande, mais ne savait pas qui ce quelqu’un serait. Elle tient un peu de la courtisane, qui va s’affranchir. »

Une femme d’aujourd’hui, Chanel ? Anne Fontaine le croit. Tout en indiquant que Chanel ne l’était pas de son époque. Un temps où les femmes se promenaient et paradaient plumées comme de froufroutants gallinacés. « Par sa singularité, elle va démoder d’un coup tout un siècle. Balsan, joué par Benoît Poelvoorde, incarne à sa façon cette fin de race, lui qui organise des soirées un peu décadentes et infantilisantes, et qui dit : travailler, quel mot dégoûtant ! Un mot qui lui va bien, entre parenthèses. Et voilà tout à coup quelqu’un, avec Chanel, qui entre en religion avec son travail et va vers le moins, quand les autres cultivent le plus. »

On dit souvent que le style fait l’homme. C’est le cas avec Chanel, qui pratique l’élagage dans la vie comme dans la couture. « Le style Chanel, reprend Anne Fontaine, c’est de retirer. Et c’est être à l’essentiel de quelque chose. Devenir l’icône de l’élégance dans le monde entier quand on sort d’un trou à rats et qu’on n’a pas été à l’école, c’est intéressant. Et quand vous pensez que les deux Françaises les plus célèbres dans le monde sont deux femmes aux origines populaires, l’autre étant Piaf, c’est troublant, non ? »

En s’attaquant à une partie de la vie de celle que Colette considérait comme un petit taureau noir, Anne Fontaine aurait pu céder à la tentation du biopic. Il n’en est rien, et elle n’en est pas peu fière, en considérant que le biopic était dans son projet l’ennemi numéro un. « C’est le cancer du film d’époque, le biopic ! Pour moi, le regard sur un personnage induit une façon de poser un style. Avec Chanel, c’est une morphologie, une ligne peu ordinaire, qui donne le style. »

Un style qu’elle a voulu, cinématographiquement parlant, proche de l’état d’esprit de Coco Chanel. « Il faut éviter les pièges de la reconstitution. Si vous vous dites : c’est l’époque des calèches, je vais donc filmer vingt calèches, eh bien non ! Il faut être snob. Il faut les avoir, vos calèches, mais en montrer un tout petit peu en flou, en laissant deviner qu’il y en a d’autres. Ça, c’est le chic. »

Comme dans nombreux de ses films précédents, Anne Fontaine parle dans Coco avant Chanel du couple. Et à nouveau (après Nathalie, ou La fille de Monaco) d’un trio amoureux. « Chanel disait : dans le couple, il y a trois personnes. Il y a un homme, une femme, et puis il y a cette troisième personne assez emmerdante qui s’appelle le couple. A titre personnel, je pense que le chiffre deux, c’est insupportable. Il y a toujours cet espace symbolique pour le fantasme et pour la troisième personne. Le fantasme, c’est une façon de laisser planer l’ombre d’une troisième personne. »

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