Après le coup de torchon, voilà le coup de bayou
CROUSSE,NICOLAS
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Mercredi 22 avril 2009
Bertrand Tavernier revient à l’univers romanesque américain. En ne manquant pas ce polar métaphysique adapté de James Lee Burke.
Tavernier n’est pas le seul à éprouver une véritable passion pour l’œuvre de Burke. « Philippe Noiret partageait cette passion avec moi. On en parlait tout le temps. Il adorait Dans la brume électrique. En me disant : surtout, ne rate pas le général ! »
On évoque avec Tavernier, qui s’est souvent frotté à quelques figures américaines (Ford dans ses jeunes années, Dexter Gordon dans Autour de minuit, Harvey Keitel dans La mort en direct…), la réalisation avec ce film d’un rêve américain : il dément formellement. « Je n’ai jamais pensé à une carrière américaine. La seule chose qui comptait ici, c’était le sujet. La Louisiane, Burke, Robicheaux. Ce film m’intéressait en ce qu’il proposait quelque chose de différent. Ce n’était pas Harlan Coben et ces films qu’on fait maintenant avec deux flics qui cherchent un serial killer. Il y avait quelque chose qui allait bien au-delà du film de genre. Quelque chose de métaphysique. »
Difficile, quand on sort de la projection du nouveau Tavernier, de ne pas évoquer l’aventure de Coup de torchon. Lucien Cordier (Noiret dans Coup de torchon) et Dave Robicheaux seraient-ils frères ? Tavernier nuance, mais confirme « Ce sont deux justiciers. Il y en a un qui se prend pour le Christ. L’autre qui est plus proche des héros de Camus. C’est quelqu’un, ici, qui essaie de changer le monde, qui sait qu’il n’y arrivera peut-être pas, mais qui essaie quand même, parce qu’il faut le faire. Tous les deux, Cordier comme Robicheaux, ont pas mal d’humour. Mais il y en a un qui le fait pour se venger de l’humiliation, et l’autre qui le fait parce qu’il pense que c’est la seule manière qu’on a de vivre : essayer d’avoir cette forme d’idéal. Robicheaux est un prolétaire, d’origine ouvrière, qui s’est éduqué et qui a cet idéal en lui qui répond à ce qu’Orwell appelait la décence ordinaire. Je le sens très proche de bon nombre de personnages de mes films précédents. Des personnages de héros, tels que l’avait défini Romain Rolland, quand il disait : un héros, c’est quelqu’un qui fait ce qu’il peut. Les autres ne le font pas. »
En ce sens, ce film américain de Tavernier s’inscrit bien pleinement dans la filmographie de l’homme. Qui est un enfant de la guerre (il est né en 1941). Du positionnement. De l’engagement. Du combat, aussi, contre les forces du mal, fussent-elles intérieures. « Godard disait : Tavernier et moi sommes tous deux des enfants de la Libération et d’Henri Langlois. Et il nous opposait à la génération des enfants de la Fémis et de Canal +. Ça me va. Je revendique les deux pères. Pour moi, le combat ne s’arrête jamais. Burke écrit : nous ne sommes jamais maîtres du terrain. »
S’il ne verse pas dans le rêve américain, Tavernier souscrit cependant à une vraie filiation morale. « De l’Amérique, je voulais retrouver dans le traitement de la violence cette espèce de sécheresse épurée et efficace qui donnait tellement de poids à des films que j’avais tant aimés d’Anthony Mann ou Raoul Walsh. » Des films où la violence avait une nécessité dramatique. « Elle n’était jamais exploitée, façon jeu vidéo, comme aujourd’hui. Les conséquences y étaient aussi importantes que l’action. » Ce faisant, Tavernier confirme qu’il est décidément un cinéaste pleinement revendiqué de la tradition. Une tradition qui lui va bien.
Extraits sonores de l’entretien avec Bertrand Tavernier
John Goodman, l’éternel Mr Badman
Quand on rencontre John Goodman, un mot vient, et pour une fois il n’est pas galvaudé : voilà un monstre. Tant dans l’épaisseur du corps que dans la voix, qui hurle, chante et déconne dès votre entrée dans la pièce, ou que dans l’attitude, à la fois courtoise et anarchiste, autoritaire et jouette, intimidante et charmeuse. L’acteur fétiche des frères Coen (cinq films, ensemble, dont The big Lebowski, Barton Fink...) avait de bonnes raisons de rentrer dans le film de Tavernier. C’est un admirateur des romans de James Lee Burke. Et un habitant très sentimental d’une Louisiane qui ne s’est jamais vraiment remise du passage de Katrina.
Oui. Ce qui est très personnel, pour moi, c’est que je suis très attaché aux romans de Burke, et aux aventures de Dave Robicheaux. Je n’en manque jamais. J’aime chez Burke le sens du dialogue. Quand l’occasion s’est présentée, eh bien il fallait y aller. Mais je n’ai pas encore eu la possibilité de le rencontrer. Ça ne saurait tarder. L’autre raison ramène, vous y faites allusion, à la Louisiane. Je vis à La Nouvelle-Orléans depuis une douzaine d’années. Et nous sommes toujours survivants de l’ouragan Katrina. Qui a agi comme un cancer. Un cancer avec lequel il faut vivre au jour le jour. Et les gens de chez moi ont été livrés à eux-mêmes. Je n’ai jamais vu un tel sens de l’abandon. Il leur a fallu beaucoup de force, d’endurance. Ils en ont. J’ai eu de la chance, moi. Je m’en suis sorti sans dommages.
Le seul film que je connaissais de lui, c’était
Balboni ? C’est simple : je joue moi-même ! Comme d’habitude, hein. Tommy Lee, c’est le respect. Nous devrions retravailler ensemble prochainement, si ça se fait. Il va réaliser
nouveau
Louisiane. Le détective Dave Robicheaux est sur les traces d’un tueur en série qui s’attaque à de très jeunes femmes. Traversé de cauchemars récurrents, Robicheaux se raccroche autant que possible aux encouragements des Anciens à ne perdre ni espoir ni loyauté aux idéaux fondateurs.
Tiré du roman de James Lee Burke, le premier film américain de Tavernier tient toutes ses promesses. Durant deux heures, on assiste à une fusion, parfois longue mais à l’arrivée réussie, entre le film de genre américain et une sensibilité très européenne. Souvent envoûtant, écartelé entre méditation et mauvais démons, dignité et remords, ce film qui croque la splendeur mystérieuse de la Louisiane ramène Tavernier à la canicule existentielle de Coup de torchon, lui aussi inspiré d’un roman américain (1275 âmes de Jim Thompson). Dans le rôle de Robicheaux, Tommy Lee Jones est parfait. Entre doutes et foi, cet être intérieurement éventré, à l’image des paysages balayés par l’ouragan Katrina, choisit de lutter contre le mal absolu, incarné par le mafieux « Baby feet » Balboni (John Goodman). Ebranlé par la toute-puissance du mal, cet ancien du Vietnam et de la bouteille est à sa façon l’un des derniers lonesome cow-boys. Dans la lumière crépusculaire du bayou, et tandis que résonnent les cordes de musique cajun, Robicheaux est l’ambassadeur fragile et courageux du monde ancien.
