Reine Elisabeth : la Belge domine la première soirée
MARTIN,SERGE
Mardi 12 mai 2009
Jolente De Mayer s‘impose par son sérieux dans « V… » de Ledoux auquel elle imprime une ligne, une conduite tout en les parant d’une belle richesse de couleurs. On retrouve dans la sonate d’Ysaye tout le sens du dialogue qui fait le prix de cette partition : un beau lyrisme, des sonorités chaleureuses, un sens de la répartie débouchent sur une vraie mise en scène sonore de l’œuvre. L’investissement ému du premier mouvement, un « blues » à la fois corrosif et lascif, un finale en forme de spirale vertigineuse : la sonate de Ravel rayonne de mille feux. Ajoutez encore l’atmosphère trouble du « Nocturne » et la frénésie échevelée de la « Tarentelle », et vous comprendrez que la page de Szymanowski terminait – en dépit d’un problème technique qui a obligé notre compatriote à reprendre la seconde partie – avec un sacré panache une prestation qui était d’abord un très digne concert.
On sera par contre fort déçu par la prestation à l’arraché de Yan Jung Yoon (Corée). Le « Caprice d’après l’étude en forme de valse » de Saint Saens perd toute sa grâce au profit d’une encombrante démonstration de virtuosité. La violoniste coréenne ratisse large dans l’imposé où elle semble parfois égarée au milieu des multiples sollicitations de la partition. Elle attaque à l’arraché la sonate d’Ysaye et ne parvient guère, en dépit d’un évident brio, à retrouver l’ironie cinglante de Sareika cet après-midi dans le « Divertimento » de Stravinsky.
Restent les concertos de Mozart qui confirme sa réputation de tueur des demi-finales. Pas plus que les concurrents de cet après-midi, la Coréenne Park Ji-Yoon ne parvient à trouver la clé de sa divine simplicité. Son 4e concerto reste lisse, aseptisé, pas toujours impeccable techniquement et unanimement placide. On a un peu la même impression de conduite automatique dans le 3e concerto de Eriko Kijima (Japon) : cadence assez sommaire et mouvement lent banalement neutre.
Chaque séance des demi-finales comprendra l’exécution de deux concertos de Mozart et, en seconde partie, deux récitals par deux autres concurrents. Lundi après-midi, d’entrée de jeu, on recevait deux interprétations différentes du même 4e concerto.
Sous les doigts de Yuki Manuela Manke (Allemagne), cette cadence affiche une sérieuse carrure, à la fois forte et nette, à la mesure du premier mouvement de la candidate, enlevé avec une belle énergie qui va droit au but. Cette conception un peu distante du Salzbourgeois se fait parfois un peu appuyée mais ne manque pas de pertinence.
On espère une fantaisie plus débridée de Finlandais Pettri Iivonen mais sa sonorité tranchée et sa mise en place appliquée en arrivent très vite à banaliser le parcours.
On monte carrément d’un cran avec les deux récitals de la seconde partie. C’est à Vineta Sareika (Lettonie) que revient l’honneur de créer V…, l’imposé de Claude Ledoux. Un redoutable pont-aux-ânes qui accumule les difficultés sans rien ôter à l’instrument de la qualité de son chant, ni de la vélocité de sa virtuosité. Le mélange de maîtrise et de distanciation qui caractérise son jeu explose littéralement dans le Divertimento de Stravinsky : ironie primesautière, folklorisme succulent, syncopes grinçantes. Intensité et sens de l’architecture dans la 6e sonate d’Ysaye, sourire racé d’Introduction et rondo capriccioso de Saint-Saëns, sa prestation s’achèvent avec un bel éclat.
Redoutable intensité mise au service des accents les plus cinglants, Choi Ye-Eun (Corée) empoigne littéralement l’imposé, démontrant une complicité avec l’écriture contemporaine qui imprègne son A Paganini d’Alfred Schnittke. Auparavant, elle nous avait offert une interprétation très narrative de la sonate d’Ysaye, devenu un fascinant jeu de questions-réponses.
Retour à plus de classicisme en fin de parcours pour une sonate de Beethoven d’un très subtil équilibre : énergie enjouée de l’allegro, gravité pensive de l’adagio con molt’espressione, verve tourbillonnante du rondo allegro molto final. Au charme maîtrisé de Sareika, succède l’énergie emballante de Choi. Incontestablement, on est bien parti.
