La suprématie des moins de 25 ans

MARTIN,SERGE; FRICHE,MICHELE

Page 18

Lundi 18 mai 2009

Concours Reine Elisabeth Le Belge Lorenzo Gatto en finale

C’est juste après minuit que fut annoncée la liste de douze finalistes du Reine Elisabeth. Un choix où se retrouvent toutes les grosses pointures de cette édition à deux exceptions près : l’Arménien Hrachya Avanesyan et le Slovaque Dalibor Karvay (lire ci-dessous). Deux candidats que leur trop forte personnalité a sans doute desservis.

Elève de Dumay à la Chapelle Reine Elisabeth, Avanesyan est un musicien attachant qui aime s’abandonner à un lyrisme envahissant, excessif aux oreilles de certains. Ces deux concurrents ont été victimes de ce qui fera leur force : une riche personnalité sans compromis. On remarquera aussi l’absence de l’Allemande Yuki Manuela Janke, 3e lauréate du Tchaikovski à Moscou, et de notre compatriote Jolente De Maeyer : le côté un peu vindicatif de la première, l’approche trop sérieuse de la seconde ont joué à leur désavantage.

On salue, par contre, la forte représentativité de la Chapelle Musicale Reine Elisabeth qui place quatre concurrents en demi-finale et deux en finale (Vineta Sereika et Nikita Borisoglebsky) sans parler de Lorenzo Gatto qui en fut l’élève. La place de ce dernier en finale constitue une juste récompense d’un talent particulièrement généreux et sérieux. On retrouvera dans nos portraits des lauréats, ci-dessous, l’essentiel à savoir sur leur personnalité.

Sur le plan géographique, le palmarès confirme la montée en puissance des instrumentistes coréens : des vingt au départ, on en retrouve quatre en finale, chacun présentant une personnalité tranchée. Ajoutons encore une Japonaise, un Chinois et un Australien, originaire de Taïwan, et c’est finalement sept des douze finalistes qui proviennent des pays asiatiques.

Autre caractéristique de la sélection, la suprématie croissante des musiciens moins âgés : un seul candidat a plus de 24 ans parmi les finalistes. L’observation peut étonner mais on sait combien il est important de commencer très jeune l’étude du violon, avec pour effet que les jeunes violonistes sont souvent, techniquement et musicalement, mûrs beaucoup plus tôt.

Dernière remarque, les programmes choisis. Les œuvres de virtuosité pure des Waxman, Wieniawski et autres de Sarasate semblant accomplir un retour en force : un choix qui se retourne souvent contre les candidats car seul un musicien d’exception parvient à en faire de la musique. Le succès d’un concours repose aussi sur les accompagnateurs. Treize concurrents seulement se sont présentés avec leur propre accompagnateur dont huit sont passés en demi-finales. Quatre d’entre eux étaient accompagnés par Dana Protopopescu (l’effet Chapelle n’est pas ici fortuit). Ils ont su s’adapter aux styles très différents des concurrents. On a été très sensible aux beaux dialogues entre le clavier et le violon dans V. L’occasion idéale pour soulever la capacité de l’œuvre imposée de Claude Ledoux à permettre aux concurrents de faire état de leurs qualités musicales, sans rien enlever à leurs prouesses techniques.

Trois prestations enthousiasmantes

Samedi soir, les récitals nous ont valu trois grands moments de musique pour des raisons antagonistes. En dépit d’une très belle exécution des Myths de Szymanowski où les demi-teintes tissent un subtil climat d’irréalité, la prestation de Shin Hyu Su a déçu, contrairement à celle de Yoon Soyoung avec son imposé tout en détails et en contrastes et sa sonate d’Ysaÿe, où le lyrisme a su se montrer contenu avant de se libérer progressivement et de monter ensuite dans le plus pur rayonnement sonore vers une passion éperdue.

Dans les redoutables Trilles du diable de Tartini, la candidate coréenne nous a expliqué avec un panache maîtrisé tout ce qu’une démonstration virtuose peut apporter à la substance musicale d’une page démonstrative, quand la technique cesse d’être un but pour devenir un outil expressif.

La même impression ressortait de l’interprétation de la Fantaisie brillante sur des thèmes de Faust de Wieniawski par Nikita Borisoglebsky. Avec lui, le panache prend une dimension bel cantiste, affiche les couleurs d’un thème ou renforce la frénésie de la valse. Voilà des violonistes qui, à l’encontre de nombre de leurs collègues de cette semaine, ont su saisir combien ces pièces de genre étaient d’abord des moments de plaisir au lieu de se transformer en séance de dressage.

Avant cela, le violoniste russe avait défendu l’imposé dans un beau mélange de contrastes, d’atmosphères et d’énergie et animé la sonate d’Ysaÿe d’une foison d’inflexions qui relance les côtés volontiers épiques de la partition. Une bien belle Fantaisie sur le nom d’Oistrakh, un vibrant relief dans la sonate nº1 de Prokofiev, complétaient la prestation d’une des têtes les plus musiciennes de ce concours 2009.

C’est l’Australien d’origine taïwanaise, Ray Chen, qui terminait les demi-finales avec cette formidable présence sonore qui caractérise aussi bien sa lecture énergique de l’imposé, que l’appétit sonore qui traverse sa vision de la sonate d’Ysaÿe. Le reste de sa programmation fut moins intéressant.

Adieu à la grâce de Padaïssi et au panache de Karvay

La soirée de vendredi avait ménagé bien des surprises. L’Américain Noah Bendix-Balgley s’était profilé dans le 3e concerto de Mozart, en simplicité, en probité, livrant un Mozart de lumière, dans une couleur brillante et douce à la fois, idéale. Beau à pleurer dans un mouvement lent en apesanteur. Avec la même élégance d’un archet qui n’a nulle sagesse sèche, Jiafeng Chen lui emboîtait le pas dans le plus rare 1er concerto. Sa vélocité respirait un peu moins que celle du jeune Américain, et son Mozart se retranchait d’abord derrière une sorte d’objectivité, mais dès la cadence de l’allegro initial, il captivait davantage. Sa virtuosité s’articulait en finesse, l’attaque était franche, le discours construit : raffiné et un brin malicieux.

Changement d’orbite ensuite, avec les récitals de la Française Solenne Païdassi et du Slovaque Dalibor Karvay. Païdassi affichait un sourire imperturbable, très doux. Karvay se sanglait en habit noir, ténébreux. La jeune Française a révélé pas mal de qualité, du tonus, de la sûreté. Elle affichait une belle palette limpide. Elle avait l’air de nager comme un poisson dans l’eau dans la virtuosité du XXe siècle (deux pièces de Berio). Toutefois, le V imposé de Ledoux comme la sonate d’Ysayë manquaient d’originalité, de démesure. Les Caprices paganiniens, pervertis par Szymanowski et le Wieniawsky restaient sans surprise comme l’élimination de la candidate.

Karvay fut d’un autre calibre. De la race des musiciens cascadeurs hyperdoués qui se lancent dans un corps-à-corps haletant avec toutes les œuvres, il a emporté le Subito de Lutoslavski dans une cadence vertigineuse ! Ledoux empoignait enfin notre attention, avec frappes du pied ! Etonnant interprète que ce Karvay, dont la musique se lit autant sur le visage que sur son violon. Et si la sonate d’Ysayë filait dans un train trop monochrome, la Havanaise de Saint-Saens et la sempiternelle Fantaisie sur Carmen de Waxman étaient bourrées d’élans, de contrastes, avec échappées lyriques, constamment en éveil. Du panache mais pas assez pour convaincre le jury de poursuivre.

Park Ji-Yoon

23 ans, Corée

Un archet triomphal, un son plein et généreux, une grande palette dynamique.

Chen Jiafeng

22 ans, Chine

Un très subtil talent de coloriste lui permet de définir des interprétations d’une incroyable finesse.

Ray Chen

20 ans, Australie

Un incontestable fort en thème aux moyens impressionnants, qui n’hésite parfois pas à en abuser.

Noah Bendix-Balgley

24 ans, Etats-Unis

Une expressivité rayonnante et un panache stupéfiant, au service d’une musicalité sans faille.

Ilian Gärnet

25 ans, Moldavie

Une lecture parfois un peu rhapsodique des partitions qui leur donne une vie saisissante.

Nikita Borisoglebesky

23 ans, Russie

La personnalité la plus complète et la plus fulgurante : panache éclatant, énergie enthousiaste.

Vineta Sareika

23 ans, Lettonie,

Une belle technique au service d’interprétations engagées qui affichent une belle personnalité.

Choi Ye-Eun

20 ans, Corée

Capable d’aller déceler les perspectives les plus poignantes d’une partition méconnue.

Mayu Kishima

22 ans, Japon

Une fascinante folie créatrice, une technique prodigieuse et une musicalité toute personnelle.

Lorenzo Gatto

22 ans, Belgique

Un tempérament affiché et volontiers libertaire qui aime oser et le fait avec un aplomb stimulant.

Kim Suyoen

21 ans, Corée

Sonorité opulente du grave à l’aigu, souci de la dynamique qui sait se faire patte de velours.

Yoon Soyoung

24 ans, Corée

Peut-être la plus fine musicienne du Concours. Sa pudeur lui permet d’afficher un lyrisme secret.

Pas de résultats.