Les snipers de l’œil rougi

VANHOENACKER,CHARLINE

Mardi 2 juin 2009

Humeur Lundi, le terminal 2D de Roissy a été le théâtre d’un indécent jeu médiatique, alors que tant d’efforts sont faits pour accompagner et protéger les familles. De notre envoyée spéciale à l’aéroport de Roissy.

Sur le chemin du supplice, un couloir est pavé d’objectifs. Pourquoi diable avoir tant évolué dans la prise en charge des familles de passagers disparus – isolement dans un salon, accompagnement psychologique – si c’est pour leur infliger les flashes d’une double haie de photographes, et l’œil noir d’une trentaine de caméras ? Récit d’un malaise.

13 heures, la rédaction d’une radio nous appelle : « Si t’es entrain de griller des saucisses dans ton jardin, laisse tomber, on voudrait que tu files vers Roissy pour nous ramener du son. » C’est l’humain et le passager occasionnel de lignes aériennes qui prépare son micro, et quand nous entrons dans le RER, c’est plombé par la nouvelle d’un crash probable.

A côté de nous, coïncidence : une hôtesse d’Air France, qui plus est, de celles qui arborent le petit badge rouge rectangulaire « Sécurité à bord « - elles sont trois ou quatre par équipage.

Toujours en mode humain, pas question de l’aborder, on passera en mode journaliste en arrivant à Roissy. Elle reçoit des sms, sans doute un entourage qui veut s’assurer qu’elle n’opérait pas le vol de Rio. « Allo ? Je vais bien, merci. T’as entendu ce qui s’est passé ? Moi je pars prendre mon vol pour New York… « La routine. Dans cette courte phrase, on perçoit « Ce qui est arrivé, c’est les risques du métier. »

A Roissy, où se diriger ? Vers le terminal où les passagers auraient dû arriver : 2E. Une hôtesse est chargée de diriger les journalistes vers le siège d’Air France, où se termine la conférence de presse du président de la compagnie. Pour le reste, les médias sont lâchés dans l’aéroport. Et c’est là que le malaise prend ses racines.

Nous, nous devons ramener du son. En de telles circonstances, on cherche à tendre le micro à un membre de la cellule psychologique, au ministre des transports, ou à un responsable de l’aéroport qui puisse expliquer quel dispositif est mis en place pour les familles.

Mais tous sont sur le qui-vive, et personne ne viendra donner la béquée aux médias. Excepté le secrétaire d’Etat aux transports, qui lâchera quelques phrases au milieu d’une meute de 150 journalistes, dont une dizaine seront à portée de voix (note pour plus tard : acheter une perche ultra téléscopique pour notre micro.) Même le quotidien « France Soir « a envoyé une caméra sur place, c’est dire l’hémorragie d’objectifs.

Ce type de source d’information – les responsables de tous poils habilités à s’exprimer – passent par le couloir qui mène les familles au salon Air France du terminal 2D. Résultat : les proches, amenés au compte-gouttes, traversent 20 mètres d’un couloir tracé par deux malheureux cordons, au-dessus desquels se penchent les photographes et les caméras, véritables snipers de l’œil rougi. Devant nous, l’un d’eux a repéré une femme en pleurs qui attend au bout du couloir. Caché derrière l’épaule d’un policier, il mitraille. Mais une autre famille arrive de l’autre côté et passe devant lui : il l’a ratée. « Merde ! « s’exclame-t-il.

Photographes et télés sont sommés de ramener des images. Celles de l’arrivée des familles sont les seules à se mettre sous la dent. C’est aussi implacable que ça, sinon, « Pas d’image, pas de sujet « . Nous, nous allons rentrer bredouille, sans son à fournir à la rédaction, qui a d’autres moyens de couvrir le sujet. Alors ça fait un moment qu’on a éteint le mode journaliste et qu’on observe tout ça en mode lambda. Avec un sentiment de malaise.

D’un côté du couloir médiatique, une vitre prolonge la haie des objectifs. Derrière, le tapis roulant pour récupérer ses bagages au terminal 2D. Des dizaines de voyageurs en short, le sourire béat, ont le nez et l’appareil photo collés à la baie vitrée, le doigt sur la gâchette. Ils doivent se dire qu’ils vont ramener comme ultime cliché de vacances une image furtive de Britney Spears. Trop cool.

Une vitre sépare le bonheur béat de la déchirure béante. Les uns photographient les autres, puis regardent sur leur écran, et on imagine qu’ils se disent : « Tu connais toi ? Elle est connue ou pas ? « Difficile de leur en vouloir, leur indécence est due à leur ignorance. Quant aux voyageurs qui se sont mêlés aux photographes, pour tenter d’arracher une photo de Sarkozy…

Avant de quitter Roissy, on passe en mode citoyen, et on trouve un responsable des aéroports de Paris : « La prise en charge des familles a tant évolué, comment expliquer qu’elles puissent être livrées à la meute des objectifs ? » Une employée chargée de diriger les proches arrivés au 2E explique : « La seule solution, ce serait de faire passer les familles sous douane. Mais c’est impossible de délivrer des badges à autant de gens dans l’urgence. L’infrastructure de l’aéroport ne permet pas de préserver les familles des médias lâchés dans l’aéroport. »

Il existe pourtant un moyen : créer une diversion, et annoncer la nouvelle conférence de presse du PDG d’Air France au siège de la compagnie. Elle a bien eu lieu, mais faute de l’avoir communiquée clairement, elle n’a pas permis de désengorger le couloir de l’indécence.

Au moment où nous achevons ce papier, ce lundi matin, Air France vient de demander « Un peu de décence aux journalistes », dans un communiqué. Doux euphémisme au regard du grand spectacle qui nous a été donné à voir lundi. Et que rien ne pourra arrêter.

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