BD : Spiegelman met la peur en boîte
COUVREUR,DANIEL
Samedi 6 juin 2009
Entretien Ses meilleurs carnets de dessin sous le bras, Art Spiegelman coffre son aventure artistique personnelle dans « Be a nose ». Avec Françoise Mouly, son épouse, l’auteur de « Maus » joue aussi à faire peur aux enfants avec « Jack and the box ».
entretien
paris
de notre envoyé spécial
Seul auteur de bande dessinée au monde couronné du prix Pulitzer, Art Spiegelman est l’auteur de Maus, un récit de l’Holocauste où les matous nazis dévorent les souris juives. L’artiste new-yorkais a aussi signé A l’ombre des tours mortes, après avoir vu les « twin towers » s’effondrer en allant chercher sa fille à l’école, le 11 septembre 2001. Aujourd’hui, il publie Be a nose, des fac-similés de ses carnets de dessin, pour tuer l’angoisse de la page blanche, et sort de son chapeau fêlé Jack and the box, une diabolique BD d’humour bilingue pour apprivoiser les peurs de l’enfance.
À Paris, la Galerie Martel dessine une rétrospective de sa carrière, des gags en dessous la ceinture de Play-boy aux mix graphiques explosifs de Raw magazine, à l’illustration de Mein Kampf pour le New York Times ou aux couvertures de romans de Paul Auster. C’est là, entre calques, roughs et planches originales que nous avons capturé ses mots.
C’est votre femme, Françoise, qui vous a poussé à publier « Be a nose » et « Jack and the box ». Elle apporte une bouffée de fraîcheur dans votre œuvre ?
C’est bien d’avoir quelqu’un à côté de soi pour apporter un regard extérieur. Françoise collectionne les dessins que j’abandonne dans des carnets, au dos de factures oubliées ou dans la poubelle. C’est la curatrice de mon musée personnel. Quand j’essaie de travailler sur un carnet je suis toujours gelé parce que je respecte trop les livres, même les livres vierges, pour dessiner dedans. Je trouve sacrilège de dessiner dans un livre. Donc, je dois me forcer et quand j’y parviens, souvent j’abandonne après la première image. Voilà pourquoi j’ai énormément de carnets qui ne contiennent qu’un seul dessin. Françoise est aussi mon autre visage et je suis content de me laisser basculer de son côté en faisant une BD pour enfants. Elle m’a poussé dans une direction où a priori je hurlais : « Enfer, non, je veux pas y aller ! » Finalement j’y suis allé avec elle.
En français, le jouet « Jack in the box », c’est le diable à ressort qui sort de sa boîte. Mais votre Jack, c’est l’enfant qui joue avec le diable. Symbolique ?
J’ai fait de Jack l’enfant du récit et rebaptisé le diable dans la boîte Zack. Zack est définitivement dangereux. C’est dans la nature de ce jouet. Pour moi, il y a dans l’image classique du « Jack in the box » celle de la première blague. Quelque chose qui vous terrifie et que l’on ne peut maîtriser au premier coup mais que l’on apprend à apprivoiser, en recommençant l’expérience encore et encore. L’humour peut être effrayant. C’est une forme de relation à l’inconscient. Ce qui intéressant en faisant cette BD, c’est de voir comment on affronte l’inconnu. La première fois qu’on ouvre la boîte, la surprise est brutale. On se fait peur. Mais il vaut mieux se maîtriser, recommencer, plutôt que de s’enfuir si l’on veut que la peur s’en aille. Et c’est là que cela devient amusant. Plus on recommence, plus le plaisir augmente. On peut lire et relire ce livre, qui devient lui-même une sorte de « Jack in the box ».
« Jack and the box » renvoie aussi au mythe de Peter Pan, où les enfants voient les rêves interdits aux adultes ?
Oui. J’utilise la couleur à cet effet. Le livre débute dans les tons bleus, puis vire à l’orange et revient aux bleus sur la fin pour traduire cette idée que le monde des enfants fait partie d’un autre spectre de la réalité comme dans l’univers de Peter Pan.
« Be a nose » est un coffret qui rassemble trois fac-similés de carnets réalisés en 1979, 1983 et 2007. Trois formats différents. Trois miroirs de vous-même et des facettes de vos talents ?
J’en ai beaucoup des carnets : des petits, des grands, des lignés, des quadrillés, plein la maison. À l’origine, ces trois carnets ne s’adressaient qu’à moi. Le premier tenait dans la poche. Le second était plus grand et quadrillé. C’est très libérateur car du coup, je ne me retrouvais pas vraiment devant une page blanche ! Les petits carrés étaient comme des petites cases de BD. L’idée des carnets, c’était d’essayer de vaincre ma peur de la page blanche. Le troisième carnet, avec son papier plus épais, plus cher et ses belles pages blanches fut le plus rebutant. Il semblait fabriqué pour accueillir uniquement des choses précieuses…
« Be a nose », « Sois un nez » en français : un drôle à tiroirs ?
Be a nose ramène à mon dilemme personnel vis-à-vis de la BD où le dessin doit absolument incarner une idée narrative. C’est le sujet d’un dessin de mes carnets : l’auteur de BD doit savoir ce qu’il va dessiner avant de le dessiner. Si je veux raconter que l’incroyable Hulk bazarde une voiture à travers la rue, je sais que je dois dessiner Hulk et une voiture, une V-O-I-T-U-R-E. Avant même de poser mon crayon sur le papier, je dois penser : « Sois une voiture ». Pour illustrer ça, j’ai dessiné un sculpteur qui taille une pierre en hurlant « Be a nose », « Sois un nez » ! Be a nose est aussi une forme de réflexion sur le secret. Ces carnets ont leurs secrets et je n’en ai plus peur depuis que je les ai publiés. C’est une forme de thérapie que d’oser les montrer.
Le deuxième carnet de « Be a nose », réalisé en 1983, déborde d’énergie vitale, de folie graphique ? Le crayon est très intuitif. Dans quel état d’esprit étiez-vous à cette époque ?
Je l’ai fait en vacances en Italie.
J’ai été très attiré par l’expressionnisme allemand et les nouveaux objectivistes, j’ai adopté un style tempétueux. Il y a de très beaux moments de vie dans ce carnet, un peu mélo parfois. Vous écrivez pourtant au beau milieu du carnet : « des pages de dessins médiocres ». Vous aviez la sensation d’avoir perdu le fil créatif à cette époque ?
Comme toujours, j’aurais pu faire mieux pour certains dessins ! Je l’ai écrit sur le vif et je pense encore aujourd’hui. Mais pas je ne porte pas le même jugement sur l’ensemble des dessins de ce carnet. En fait, c’est un panorama de tout ce dont je me sentais capable, de tout ce que j’avais envie d’expérimenter comme artiste. Françoise était dans sa période Raw Magazine. Nous rencontrions des auteurs extraordinaires comme Munoz, Mattotti, Charles Burns… Certains d’entre eux ont collaboré à ce deuxième carnet. Tout cela m’a encouragé à essayer de nouvelles pistes. En fait, quand je rouvre ce carnet, cela me rappelle la première fois que j’ai pris du LSD, en 1966 ou 67. Je m’étais réveillé comme frustré par le fait que l’homme tel qu’il est construit ne peut pas bouger le bras autrement qu’à 90 degrés. J’étais obsédé par l’idée de ne pas pouvoir créer autrement, de ne pas pouvoir être cent personnes différentes à la fois, de ne pas pouvoir changer de graphisme, d’être plus réaliste ou plus expressionniste, plus abstrait ou plus cartoonesque. Ce carnet m’a encouragé à varier les styles.
Il se referme sur trois pages blanches. Parce que vous n’avez pas été au bout des choses ?
On n’est pas obligé de noircir toutes les pages d’un carnet. Ce n’est pas un livre. Je les ai gardées comme dans l’original pour montrer que la page peut rester blanche et la suite ouverte…
Le mage français de la BD contemporaine, Moebius, publie des carnets qu’il a baptisés « Inside Moebius » pour tenter de comprendre où le mène son art. Ses héros désœuvrés l’observent du fond des cases et râlent de ne pas avoir une bonne aventure à se mettre sous le crayon. Moebius relève le défi de rendre ce débat intérieur captivant pour le lecteur. Votre démarche dans « Be a nose » est proche de celle de Moebius ?
J’ai lu quelques tomes de cette série et ce sont mes dessins préférés de Moebius ! Je ne fais pas partie des fans de Blueberry. Pour moi, à travers la quête d’Inside, Moebius touche au sommet de son talent artistique. Mais Moebius crée ses carnets avec une idée directrice. C’est une sorte d’aventure personnelle et en la dessinant, il savait qu’il voulait toucher un public. Moi je n’avais jamais songé à publier mes carnets. Ce n’était pas prévu. Maintenant, je ne regrette pas le résultat, parce que le coffret de Be a nose est un objet magnifique, indépendamment de la qualité des dessins qu’il contient. Casterman a poussé le souci du détail jusqu’à mettre un véritable élastique pour tenir les carnets ensemble !
Le troisième et dernier carnet, millésimé 2007, est le plus discipliné. Son histoire est particulière ?
En fait, je l’avais tenu caché jusqu’à un certain point. Je m’étais fixé comme objectif de réaliser un dessin par jour et de m’y tenir. Mais au bout d’un certain temps, je l’ai montré à Françoise. Elle l’a aimé. Puis comme je l’avais montré à Françoise, je l’ai montré à mes enfants, qui l’ont apprécié aussi. Ensuite, j’ai voulu un œil extérieur et je l’ai soumis à un ami. Il m’a encouragé à continuer, en faire d’autres. A partir de ce moment, je me suis dit, O.K. : je peux les monter, ce n’est plus un terrible secret. Mais du coup je me suis arrêté !
À propos de secrets, vous parlez dans vos carnets de Keith Richards, le guitariste des Rolling Stones, qui prétend avoir sniffé les cendres de son père coupées avec de la coke. Cette idée vous fascine ?
C’est un geste emblématique de la relation entre les parents et les enfants, une chose très importante, fondamentale pour moi, et apparemment aussi pour Keith Richards. C’est intéressant, à travers cette image, de souligner combien finalement nos secrets intimes sont les mêmes, que l’on s’appelle Art Spiegelman ou Keith Richards. Et c’est une très belle symbolique que de fusionner avec son père en sniffant ses cendres…
Quels sont vos projets après ces carnets et cette première Bd pour enfants ?
Je constate que les carnets ont été un formidable laboratoire à idées même si ce n’était pas le but recherché. Ils m’ont permis d’expérimenter toutes sortes de formes de création. Je n’ai plus de grand projet en cours pour l’instant. Je réfléchis à de nouvelles approches du dessin sans savoir où cela me mènera. Je suis infecté par la BD depuis tout petit mais je dois résister à cette infection ! Le grand Robert Crumb (fondateur de la mythique revue MAD) vient de terminer un travail d’illustration de la Bible. Il me l’a montré hier soir. Cela lui a pris des années. On ne peut pas faire une BD en quelques semaines. Il me faut trois, quatre ou peut-être dix ans pour cela. Je ne suis pas sûr de pouvoir encore m’engager sur une aussi longue durée.
Be a nose, Casterman, 45 euros
Jack and the box, Casterman, 13 euros.
Exposition Art Spiegelman, Galerie Martel, 17 rue Martel, Paris, jusqu’au 11 juillet, du mardi au samedi, de 14h30 à 19h, www.galeriemartel.com