« Les monstres, c’est nous »

VANTROYEN,JEAN-CLAUDE

Page 24

Mercredi 10 juin 2009

Littérature Jean-Louis Fetjaine, les elfes, les orcs et l’homme

entretien

Épinal

De notre envoyé spécial

Jean-Louis Fetjaine est le roi de la fantasy française. Sa Trilogie des elfes est un immense succès. Malgré tout, il s’en échappe pour s’intéresser à Merlin (Le pas de Merlin et Brocéliande) puis aux reines du Haut Moyen Âge Frédégonde et Brunehilde (Les reines pourpres). Mais le voilà qui revient à ses elfes en imaginant ce qui s’est passé 30 ans avant la Trilogie. Ce sont Les chroniques des elfes. Une trilogie encore. Lliane est paru l’année passée, L’elfe des terres noires vient de sortir au Fleuve noir. Fetjaine peaufine le dernier volume et pourrait même nous servir un nouveau trio, une suite de la Trilogie. Mais restons-en à ces Chroniques et à Lliane, la princesse héritière des elfes d’Eilande, menacée par les hommes et par les forces du mal. La violence, le pouvoir et la responsabilité sont au centre de ces Chroniques, aux personnages toujours aussi crédibles et à l’écriture toujours aussi séduisante.

Les elfes, encore. Ils vous passionnent réellement ou vous les suivez comme le prospecteur suit un filon ?

En fait, les elfes ne sont que les héros principaux d’une histoire globale qui pourrait être celle de l’humanité revisitée. Le principe est que la race humaine d’aujourd’hui est le produit du métissage de plusieurs peuples et, en même temps, chacun de ces peuples représente un des éléments fondamentaux et divergents de l’âme humaine. La base de ce que j’écris, c’est qu’il n’y a pas d’individu tout blanc ou tout noir. Chacun est multiple. Pour moi, les elfes, les nains, les monstres et les hommes représentent quatre facettes de ce que va devenir, plus tard, l’humanité. Les monstres, c’est la violence, la colère ; les elfes, la grâce, la beauté ; les hommes, le désir de pouvoir et en même temps l’amour ; et les nains, l’avidité, le pognon. C’est dans cette mesure-là seulement que je m’intéresse aux elfes. Je ne le fais pas comme certains exégètes, de manière encyclopédique et frénétique. Ça ne m’intéresse pas. De toute façon, les elfes, entre nous mais ne le répétez pas, n’ont jamais existé. Les elfes, c’est une idée, c’est un symbole. J’ai essayé de creuser un univers en voyant où ça me menait. Et ça mène à une sorte de définition de l’humanité.

En fait, en racontant des histoires prêtes à émerveiller le lecteur, vous racontez notre propre histoire d’êtres humains.

C’est un peu ça. Dans une œuvre, il y a des niveaux de narration totalement différents. Ma distance d’écriture, c’est la trilogie : premier niveau le livre, deuxième niveau la trilogie, troisième l’ensemble de l’œuvre. Un truc global. Au niveau de l’œuvre, en tout cas, ce n’est certainement pas les elfes que je raconte, mais l’homme.

C’est toujours la même histoire, alors ?

Non, parce que je raconte des histoires chaque fois différentes dans un temps qui n’a pas existé en lui donnant toutes les apparences d’un temps historique cohérent, celui des âges sombres, entre 400 et 500 après J-C, et dans un corpus de légendes venues des mythologies celtique, gaélique, germanique, nordique. Mais au bout du compte, oui je raconte la même histoire.

Dans « L’elfe des terres noires », vous mettez en scène les impopulaires de la fantasy, monstres, gobelins, orcs.

Chez Tolkien, ce sont des personnages maléfiques et irréels. Ça ne me convenait pas. La première scène où on voit apparaître Lliane, elle tue un mec, et presque gratuitement parce qu’il l’emmerde. C’était nécessaire pour dire : les elfes, ce ne sont pas des gentils. De la même façon, dans les Terres noires, je me suis intéressé aux monstres en me disant : je veux qu’il y ait une organisation, une cité, une société et des règles. Les hommes essaient d’unifier les peuples sous la bannière de Dieu, un truc du Moyen Âge : une seule terre, un seul roi, un seul dieu. Les monstres ont la même démarche, mais avec le mal. En partant du principe à mon avis fondamentalement vrai que l’inclination naturelle des gens, c’est le mal et que le but de la civilisation est d’empêcher les gens de laisser parler leur instinct qui est toujours un instinct de violence. Cette noirceur est dans les gens. L’idée des Terres noires, c’est que certains acceptent cette noirceur et en font un système. Il ne faut pas chercher loin dans l’histoire de l’humanité pour en trouver.

Quand vous parlez des monstres, vous parlez encore de nous ?

Oui. J’ai beaucoup pensé à l’Allemagne nazie et à des systèmes d’embrigadement de masse. Des gens normaux basculent dans des trucs complètement barbares et inhumains. Et je refuse de penser que ces gens sont des barbares inhumains. Ce sont des êtres humains qui à un moment donné basculent dans un truc, qui est en eux, c’est-à-dire en nous. Dans le côté noir de la force. L’homme est comme ça.

La trilogie des elfes, l’intégrale, Pocket, 928 p., 10,20 euros. Lliane, Pocket, 317 p., 7,30 euros.

L’elfe des terres noires, Fleuve noir, 255 p., 19 euros.

Pas de résultats.