La liaison CHB au purgatoire

MOREL,PIERRE; BODEUX,PHILIPPE; DORZEE,HUGUES

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Vendredi 19 juin 2009

Enterrée, la liaison « CHB » ? Tout porte à le croire. Jeudi matin, sur les ondes de la RTBF, le ministre Daerden (Budget & Transports, PS) a relevé l’« absence de volonté politique » d’une part, et les « difficultés budgétaires », d’autre part.

Laissant clairement sous-entendre que le projet de liaison autoroutière A 602, reliant la E40 à Cerexhe-Heuseux et la E25 à Beaufays, ne sera pas à l’ordre du jour du futur gouvernement.

Moratoire ou abandon définitif d’un projet controversé et coûteux (400 millions d’euros) ? L’avenir le dira.

Une certitude : l’Exécutif sortant (PS-CDH) se réunissait ce jeudi à Namur. Quarante points figuraient à l’ordre du jour. « CHB » n’en faisait pas partie. Officiellement, du moins. « Cela relève du futur accord de gouvernement », disait-on au cabinet du ministre-président sortant, Rudy Demotte (PS). « Les gros investissements pour la législature sont toujours en cours de négociation, ajoutait-on au PS. Pour nous, la priorité dans ce domaine, c’est l’allongement de l’aéroport de Charleroi. La situation budgétaire s’annonce difficile. Il faudra faire des choix. »

Ce dossier écologico-politique censé (notamment) soulager le trafic à l’entrée de Liège (quais de la Dérivation et N3) remonte à… 40 ans. Ses opposants y voient un « désastre environnemental et social ». Et, depuis des années, entre le MET, les riverains, les autorités locales (Liège, Soumagne, Chaudfontaine…), il y a des divergences notoires.

Pourquoi, dès lors, ce soudain revirement ?

Un : Ecolo en avait fait une condition « sine qua non » pour entrer dans l’Olivier (PS-CDH-Ecolo). « Les projets autoroutiers et la bonne gouvernance, c’était notre pas-de-porte, quelle que soit la coalition », proclame un vert averti. « Les socialistes doivent tenir parole s’ils veulent rester au pouvoir », souligne un député CDH, un parti humaniste divisé sur la question – le ministre Lutgen ayant toujours clamé son opposition à CHB ; son collègue Antoine le soutenant.

Deux : les mauvaises perspectives budgétaires. En 2009, sur base de l’étude du Pr Deschamps (FUNDP), le déficit attendu de la Région wallonne s’élèverait à 886 millions d’euros (Le Soir du 18 juin). La croissance est en baisse. Et le coût pharaonique de CHB (400 millions d’euros au bas mot) fait désormais réfléchir à deux fois les futurs partenaires de l’Olivier. Ecolo en tête : « Le PS a fait des promesses inconsidérées et impayables ! », peste un futur député. D’où ce pas en arrière du ministre Daerden qui, sentant venir l’affaire la veille des élections, déclarait après un débat télévisé sur RTC : « Je ne vais pas m’immoler pour CHB ! »

Trois : les remontrances de l’Europe. En avril 2008, la Commission européenne avait estimé que les règles en vigueur n’avaient pas été respectées. La transformation de la « zone de réservation » du plan de secteur en tracé autoroutier « aurait dû faire l’objet d’une évaluation environnementale ». Par ailleurs, la Sofico, chargée du financement, aurait dû être désignée après appel d’offres. Et il semblerait bien que l’Europe n’ait guère été convaincue par les explications wallonnes. Quoi qu’il en soit, de nombreuses questions restent en suspens. Quand cet « enterrement » sera-t-il effectif ? Sera-il « coulé » dans la déclaration gouvernementale ? Quid des nombreuses dépenses publiques engagées depuis 1981 (études, sondage…) ? Quid de la soixantaine d’expropriations programmées ? Et l’avenir de la « Zone de réservation du plan de secteur » ? Et le tram liégeois tant annoncé ?…

Ni le MET, ni les cabinets Daerden/Lutgen/Antoine, ni aucune autorité wallonne n’ont souhaité communiquer sur le sujet. Un « black-out » qui en dit long sur ce dossier aux accents politiques sensibles.

Six millions d’euros déjà engagés

Bien avant le premier coup de pioche, le compteur à euros a commencé à tourner. Il y a 25 ans déjà, les premières expropriations ont débuté dans la zone de réservation de l’autoroute. Puis se sont arrêtées. Plus récemment, en janvier 2008 exactement, est paru au Moniteur l’arrêté d’expropriation des terrains et bâtisses situés sur le tracé de CHB. En un an, le comité d’acquisition a donc eu le temps de réaliser quelques achats forcés. Combien ? Le cabinet du ministre Daerden ne le dit pas.

La liaison CHB, c’est également un nombre important d’études techniques réalisées tantôt par le MET ou des bureaux privés. Sans compter la fameuse étude d’incidences qui représente un an de travail pour le bureau d’études qui l’a produite. Quel est le coût de ces travaux ? Silence radio dans les cabinets wallons.

Peu avant les élections, le ministre en charge de l’Equipement et du Budget a voulu sonder l’avis des Liégeois sur l’opportunité de construire la liaison CHB. Michel Daerden a donc commandé un sondage à un institut spécialisé – Ipsos – pour tester l’enthousiasme des habitants de la région liégeoise. Contesté pour son approche et l’interprétation des résultats, ce sondage a lui aussi eu un prix. Tout comme ceux réalisés sur le terrain, tout au long du tracé, pour connaître l’état du sous-sol. Le prix total ? On l’ignore. Enfin, la Sofico – Société de financement complémentaire des infrastructures – est entrée dans la danse pour étudier le dossier au niveau de sa réalisation. Mais là, nous dit-on, les travaux entamés restent encore timides.

Au total, onze ministres successifs ont traité ce dossier ! Et, selon une source de l’administration, six millions d’euros auraient été engagés dans la liaison CHB. Pas forcément à fonds perdus puisque les terrains expropriés peuvent être revendus par la suite. Quant aux études, elles n’ont aucune obligation de résultat. Reste que, en l’absence de précisions des cabinets concernés, il est difficile de se faire une idée précise sur le sujet.

Les conséquences sur la mobilité actuelle

1 Les quais de la Dérivation restent des voies rapides. « Tant que la liaison CHB n’est pas achevée, il est impossible de changer le statut des quais de la Dérivation et d’en faire une desserte locale au lieu de la voie semi-rapide actuelle ».

C’est en substance le message des autorités communales liégeoises, répété à l’envi aux habitants des quais qui réclament, depuis des lustres, une diminution du trafic devant les centaines d’immeubles qui bordent la Dérivation. « Je suis déçu pour les habitants des quais. Mais bon, nous sommes face à une position dogmatique d’Écolo et à un argument budgétaire que je peux comprendre, déclare le bourgmestre de Liège. Moi j’étais plutôt favorable à la liaison CHB, mais si je dois choisir, je préfère le tram ».

2 L’engorgement du ring autoroutier.

Avec près de 125.000 véhicules par jour, le ring autoroutier compris entre la tranchée de Cheratte et Loncin au bord de la saturation. « Un seul pépin – type chantier ou accident sur ce tronçon – et c’est le blocage. Or, des problèmes d’engorgement à répétition risquent de faire fuir des entreprises. Surtout si les embouteillages paralysent trop fortement l’activité économique développée sur ce tronçon », explique Pierre Tacheron du bureau Transitec qui a participé à l’élaboration du Plan urbain de mobilité. « Le ring Nord est saturé, la liaison CHB est nécessaire pour répartir le trafic dans l’agglomération », déclarait fin 2008 Stéphane Moreau, le bourgmestre FF d’Ans.

3 Les embouteillages sur la nationale 3 à Fléron. Le bassin Est – Fléron, Soumagne – n’est ni accessible en train ni très bien pourvu en transport en commun. « Son accessibilité va devenir de plus en plus problématique si rien n’est fait au niveau mobilité », pronostique Pierre Tacheron. Aywaille, Trooz, Chaudfontaine risquent également de souffrir si la croissance du trafic se confirme.

4 Demain, un autre modèle de mobilité ?

« Il faut relativiser l’importance de CHB : une fréquentation de 20 à 25.000 véhicules par jour prévue contre un million de déplacements à l’échelle de l’agglomération liégeoise, précise Pierre Tacheron. Liaison ou pas, il faut revoir la façon de se déplacer et de construire dans l’agglomération liégeoise, poursuit l’ingénieur du bureau Transitec. Actuellement, en schématisant un peu, on travaille au nord, on habite au sud. Entre les deux, on prend sa voiture. Demain, il faut un transport en commun structurant (type tram) qui relie les zones d’enjeux à forte densité d’habitat ou d’activité de manière à réduire les déplacements en voiture. Par ailleurs, la place de la voiture doit être réduite au centre-ville. Revoir par exemple les abonnements annuels si bon marché pour stationner en voirie ».« Nous allons devoir reprendre les analyses scientifiques en fonction des nouvelles réalités politiques, déclare Stéphane Moreau, bourgmestre ff d’Ans, un des initiateurs du Plan urbain de mobilité. La liaison CHB était nécessaire pour deux raisons : désengorger le ring Nord et développement de l’activité économique au Sud de l’arrondissement. De plus, toutes les grandes villes ont un ring complet.

Bon, maintenant, compte tenu de la position d’Écolo, nous allons devoir trouver des alternatives. Je pense qu’on ne pourra pas passer à côté de mesures plus coercitives pour réduire l’usage de la voiture. Comment ? Ca c’est une autre histoire… »

À Fléron, on veut la levée des incertitudes

Principale « victime » de la liaison au niveau des expropriations et de la transformation de son tissu urbain, la commune de Fléron, où Ecolo est en majorité avec le PS, était la seule des communes traversées à n’avoir pas rendu un avis positif sur la liaison. Elle avait réclamé un moratoire sur le dossier dans l’attente de « l’étude de solutions alternatives » et des conclusions du Plan Urbain de Mobilité (PUM).

Chargée de la mobilité, la 1re échevine Colette Balsacq (Ecolo) parle de « bonne nouvelle » au sujet de l’abandon du projet : « Je ne pense pas que la liaison aurait apporté les solutions aux problèmes locaux de mobilité, notamment sur la Nationale 3, que certains en attendaient. Et que, au contraire même, certains nœuds se seraient créés autour des entrées d’autoroute. Au niveau paysager, il est évidemment préférable que la commune ne soit pas traversée par une autoroute. Et cela va nous permettre de travailler au transfert modal de l’automobile vers le transport en commun. Peut-être l’abandon du projet CHB permettra-t-il à Fléron d’être desservie plus tôt par le futur tram. »

« Certains commerçants seront déçus, car ils espéraient des accès autoroutiers plus proches, souligne pour sa part la bourgmestre (PS) Linda Musin. Et si on ne fait pas CHB, il faudra certainement réfléchir en profondeur à la mobilité à l’échelle de l’agglomération. Clairement, je suis dans l’attente des conclusions du PUM qui, je l’espère, permettront d’avoir une vision claire et d’éviter les atermoiements. »

Par ailleurs, l’échevine comme la bourgmestre relayent avant tout les doléances de la population : « Il est primordial pour bon nombre d’habitants de la commune qu’on prenne enfin dans ce dossier une décision définitive. Il faut en finir avec cette épée de Damoclès de l’expropriation qui plane sur tant de gens. »

Des opposants « satisfaits », mais qui attendent « du concret »

LES Réjouis

Frédéric Falisse, Groupement CHB. Avec son ASBL créée en… 1983, Frédéric Falisse se bat depuis 26 ans contre le projet de liaison. Ça rend prudent : « Ça fait 40 ans qu’on parle de ce dossier, et en 40 ans, je lui ai déjà connu plusieurs années de mise au frigo. Si j’entends bien le ministre Daerden, il renonce provisoirement au projet. Pour des raisons budgétaires et politiques, dit-il. Mais à mon avis, c’est surtout la position de l’Europe, qui a vertement critiqué ce dossier et pourrait même traîner la Belgique en justice, qui fait pencher la balance. Quoi qu’il en soit, je ne serai pas satisfait tant que des actes concrets d’abandon pur et simple du dossier n’auront pas été posés. C’est maintenant, à mon avis, le rôle de la nouvelle coalition gouvernementale que de mettre fin à la situation d’incertitude en retirant du plan de secteur la zone de réservation prévue pour l’autoroute. Lever le doute qui paralyse toute une région, c’est un devoir de bonne gouvernance. »

Pierre Courbe, Inter-Environnement Wallonie. La fédération wallonne des associations environnementales n’a jamais caché son hostilité au projet. Et les déclarations du ministre Daerden n’ont pas surpris Pierre Courbe : « Vu le contexte budgétaire, cette décision est logique. C’est une chose que tout gestionnaire sérieux aurait dû annoncer depuis des années. La Région wallonne est actuellement incapable d’entretenir son réseau routier existant : comment dès lors envisager de construire de nouvelles autoroutes ? Si votre toit perce, vous ne construisez pas une véranda ! Ce qui me semble certain, c’est que si le dossier n’aboutit pas au cours de cette législature, il sera définitivement mort. Parce que les questions climatiques sont de plus en plus présentes dans la société et qu’on finira bien par avoir des accords européens contraignants sur la réduction des émissions de CO2 et un moratoire sur les autoroutes. Ceci dit, je sais les politiques capables de reculades : j’attends du concret. »

François Schreuer, Stop CHB. C’est finalement ce « simple citoyen » engagé qui a mis le doigt où cela a fini par faire mal en s’opposant au dossier non pas en « nymbiste », mais pour des raisons de choix budgétaires, notamment par rapport au tram : « Pour moi, ces déclarations de Michel Daerden ne sont pas une victoire, parce que cela entérine simplement ce que tout le monde savait depuis longtemps au niveau des choix budgétaires. CHB était devenu impossible à réaliser. Notre stratégie de mettre l’accent sur cet aspect budgétaire et la question de l’étalement urbain a convaincu beaucoup de gens à Liège, et j’en suis satisfait. Mais le véritable enjeu, désormais, de ce dossier, c’est de voir si Ecolo obtiendra la suppression de la zone de réservation au plan de secteur, seule manière d’en avoir fini pour de bon avec CHB. Sans cela, ce sera une victoire à la Pyrrhus. Il faut maintenant mettre la pression sur Ecolo ! »

Une « catastrophe » doublée d’une « imbécillité »

LES Déçus

Daniel Bacquelaine, bourgmestre (MR) de Chaudfontaine. « Je regretterais très fort que ce dossier n’aboutisse pas. Des centaines de milliers d’euros d’argent public ont été investis dans la préparation de ce projet, qui est prêt depuis deux ans. Les communes traversées, dont la mienne, ont participé à des dizaines de réunions. Et le gouvernement wallon sortant n’a jamais été capable d’assumer une décision en accordant le permis. On se doutait bien qu’avec Ecolo, qui a toujours été contre, la liaison n’allait pas avancer. Mais je préfère nettement des gens qui sont contre et le disent franchement à ces, pardonnez-moi l’expression, faux-culs qui prétendent défendre le projet, mais font travailler leur administration pour rien et ne délivrent pas le permis. Pour moi, ne pas réaliser CHB est une catastrophe pour la région liégeoise, qui sera la seule d’Europe à ne pas avoir fermé son ring autoroutier. Le tunnel de Cointe bouchonne déjà, et on va vers de très gros ennuis. Pour ma commune de Chaudfontaine, c’est par ailleurs une catastrophe… écologique : elle continuera à être traversée par des camions qui empruntent des routes sinueuses et pentues. Je serais curieux de voir un écobilan complet de l’absence de liaison. » Charles Janssens, bourgmestre (PS) de Soumagne. « Ne pas réaliser CHB est une imbécillité économique, une imbécillité en terme de mobilité, et même une imbécillité écologique. CHB n’allait pas selon moi créer du trafic, mais simplement permettre de transférer une partie de celui qui emprunte actuellement des tronçons saturés. La liaison aurait permis, sur bon nombre de trajets, d’économiser des kilomètres parcourus, et donc aussi d’éviter des rejets de CO2. Demandez par ailleurs aux gens qui habitent la Nationale 3, qui traverse ma commune, s’ils sont contents que l’autoroute ne se fasse pas : ils vont garder l’intense trafic, notamment de camions, qui leur pollue la vie ! Tout l’est de l’arrondissement de Liège va rester tributaire de la circulation sur la N3 et sur l’autoroute E40. Or, cette dernière, dans la tranchée de Cheratte, est régulièrement bouchée. Du coup, tout un tas de véhicules quittent l’autoroute pour passer dans les villages, à Blegny, Tignée, Evegnée. » Le MET. L’ex-Ministère de l’Équipement et des Transports, aujourd’hui intégré dans le Service Public de Wallonie, a porté et développé l’ensemble du projet « CHB ». Nul doute que parmi les nombreux fonctionnaires qui ont travaillé sans relâche à construire le dossier, beaucoup sont déçus. D’autant qu’au-delà de la question de la pertinence politique de la construction de l’autoroute, la qualité du travail de ces ingénieurs sur l’ouvrage d’art lui-même était salué même par certains opposants. Mais voilà, sollicités pour réagir, les artisans du projet nous ont répondu qu’ils avaient instruction de ne pas parler à la presse. Chacun jugera de l’attitude de ce « service public ». P. Mo.
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